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Pierre Tomy Le Boucher
Plasticien

Comma

Les images intermédiaires obtenues à partir de A et B possèdent des éléments sémiologiques et iconographiques perturbés.

Entre 2 images : Eloge de l'approximation

L’ouïe, quelle merveilleuse invention. Il devient possible d’entendre et de comprendre toutes sortes de notions sonores. La voix humaine, c’est très pratique, car lorsque l’on connaît la langue, il devient facile d’échanger pour se comprendre, pour exister. Il y a toutes sortes de sons et en particulier la musique. La musique, cela s’entend, cela s’écoute.

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Mais il est possible d’en parler de façon théorique. Au début, la musique c’est simple. Ce sont des notes qui se différencient par leur durée, leur intensité, leur timbre et bien sûr leur hauteur. Tout le monde connaît la gamme diatonique : do, ré, mi, fa, sol, la, si et do pour recommencer plus haut. Il existe aussi la gamme chromatique. Là c’est un peu plus compliqué, mais chacun a ses souvenirs : do, do#, ré, ré#, mi, fa, fa#, sol, sol#, la, la#, si et do pour continuer. Là c’est amusant, la suite logique n’est plus logique. Il manque le mi# et le si#. Ces deux notes n’existent pas. En fait si, elles existent dans des circonstances un peu plus complexes. Et les notes bémolisées ? Si, sib, la, lab, sol, solb, fa, mi, mib, ré, réb, do, si. Mais où sont passés le do bémol et le fa bémol, ils n’existent pas. En fait si, mais pour les mêmes raisons que tout à l’heure.

Lorsque l’on observe le clavier d’un piano, on constate toute une série touches. Les blanches forment les notes dites « naturelles » et les autres notes, celles de couleur noire, représentent les altérations. En fonction de la tonalité du morceau et de son armature, le do dièse s’appellera ré bémol. Ainsi, tous les instruments dont les notes sont prédéterminées comme le piano, auront le do dièse pour équivalence au ré bémol. Il en va de même pour la guitare dont le manche possède des traits métalliques disposés avec des écarts spécifiques que l’on nomme des frettes et qui délimitent ce que l’on appelle la touche. Ici encore, le do dièse, c’est comme le ré bémol.

Les violonistes ont une approche un peu différente. Pour eux, un do dièse n’a pas la même sonorité qu’un ré bémol. Tout cela est une affaire de subdivisions. Entre do et ré il y a un ton. C’est-à-dire deux fois un demi-ton. Facile ! Mais entre do et ré, il est possible de diviser un ton en 9 commas. En intégrant cinq commas à la note « do », on obtient un « do dièse ». En retranchant quatre commas à la note « ré » on obtient un « ré bémol ». Nous retiendrons qu’un comma sépare le do dièse du ré bémol.

Nous avons tous observé un guitariste, le plus souvent avec des cheveux longs, effectuer un « bend » en tendant la corde à la manière d’un arc. Il accompagne en général son geste avec d’un rictus. Celui-ci part des yeux pour se terminer dans la bouche, le forçant à augmenter une grimace d’extase, il paraît transpercé par une flèche d’or. Si la tension est progressive, il est possible d’obtenir des notes intermédiaires. Des notes qui ne sont jamais nommées. Le comma est une subdivision, le « Bend » est une tension progressive. Le numérique et l’analogique.

La note de la tonalité du téléphone est un « la ». Plus exactement un « la3 » dont la fréquence est de 440 Hz. Pour obtenir la note « si », il suffit de jouer la fréquence 493,88 Hz. Heureusement que le piano est au courant de cette disposition. La fréquence, calculée avec deux chiffres après la virgule, permet d’obtenir une subdivision abyssale.

Transposons cette idée dans le domaine des arts plastiques en effectuant un « Bend » entre deux images distinctes. Ce calcul ne peut se faire qu’à l’aide d’un ordinateur. En effet, chaque forme doit devenir une autre forme avec une nouvelle coloration. Des couleurs et des formes qui, comme les fréquences, peuvent se subdiviser à l’infini. Il y a l’image de départ que nous appellerons « A » pour notre démonstration et bien sûr l’image d’arrivée que nous prendrons soin d’appeler « B » afin de ne créer aucune ambiguïté. Pour obtenir des intermédiaires entre l’image A et l’image B, il est nécessaire que celles-ci soit conformes à une logique structurelle. Elles doivent être pertinentes. En effet, celles-ci doivent posséder en elles les ingrédients qui rendent possible l’opération informatique. L’image A doit posséder des similitudes iconographiques spécifiques avec l’image B.

Il est donc nécessaire de connaître le processus final pour déterminer les qualités de l’image A et de l’image B.

Les images intermédiaires obtenues à partir de A et B possèdent des éléments sémiologiques et iconographiques perturbés. La nouvelle image appartient plus ou moins à son père et à sa mère. C’est avec soin qu’il faut sélectionner la bonne fréquence, la bonne composition. Il est nécessaire d’organiser le « hasard » obtenu par le calcul mathématique. L’expérimentateur reprendra chaque forme pour les positionner, les diminuer, les augmenter et jouer de leur teinte et de leur saturation. L’image terminée sera probablement remise en cause, le lendemain, guidée par les rêves ou les cauchemars d’une nuit de sommeil perturbé.

Le blanc de la toile surgit entre les formes issues d’un calcul sans compassion. L’image perd en lisibilité et devient approximative. Elle est pleine de trous à la façon de la Gestalt : c’est-à-dire la structure à laquelle sont subordonnées les perceptions. Cette peinture est approximative, imprécise, imparfaite à l’instar de la mise en place de cette nouvelle manière d’aborder la connaissance. Elle illustre l’éloge de l’approximation en questionnant la transformation qui va s’opérer sur la transmission de la connaissance par les nouvelles générations. Elle questionne la compréhension du « Vu ». Elle interroge les bases de la connaissance par des citoyens nées à partir de 2010 et dont le foyer possède l’Internet et l’Internet mobile !

Cette approximation des connaissances va-t-elle modifier nos comportements ? Quel type d’enseignement va-t-il falloir inventer ? Quel est le devenir de la formation et de la communication ? L’assimilation par la lecture questionnera-t-il le besoin de mémoire ?

Avant, il y avait ceux qui ne savaient rien, ou pas grand-chose. Du « juste suffisant » pour vivre dans notre société. D’autres ont appris des choses en se spécialisant sans cesse. Ici, comme partout, les intermédiaires existent.

Après, il y a une autre génération, celle qui a grandi avec « des écrans vissés au poignet ». Certains l’appellent la génération « K » correspondant à la première lettre de « Katniss » : expression proposée par Noreena Hertz qui utilise la métaphore du personnage de Katniss Everdeen dans la trilogie littéraire Hunger Games. Alors, on retrouvera les mêmes, ceux qui ne savent rien ou pas grand-chose, mais qui possèdent entre leurs mains la connaissance du monde. Une connaissance qu’ils activeront par la curiosité d’une situation ordinaire. Alors, il en ressortira quelque chose de nouveau comme ces compositeurs qui ne connaissent pas la musique. Ils travaillent uniquement à l’oreille, aidés de logiciels comme les séquenceurs ou les « trackers ». Les productions obtenues sont tout à fait estimables. C’est la naissance de virtuoses avec l’éclosion de talents due à cette nouvelle structure de l’information et de la communication.

Nous serons probablement envahis par des personnes dont la culture sera approximative. Ces zigotos qui se contentent de lire les trois premières lignes de Wikipédia. Cette transformation est inéluctable et il paraît difficile d’en connaître le devenir. Comme d’habitude l’homme fera face en créant de nouvelles communautés dirigées, pour un temps, par des sociétés numériques telles que les GAFA. (Google, Apple, Facebook, Amazon).

S’agit-il d’un avenir pessimiste ou optimiste ? Il est probable que le vieux professeur de latin, qui a toujours pensé que le fondement de l’apprentissage se trouvait dans les livres, devra se confronter à une autre thèse. La thèse de ceux qui pensent que ce nouvel accès à la culture fera émerger de nouveaux talents et permettra à ceux qui ne savent rien, les laissés-pour-compte, d’avoir de nouvelles possibilités d’accès à l’information et à la culture. Hier, ils rêvaient d’être acteurs ou chanteurs, aujourd’hui, ils désirent devenir Blogueurs ou Youtubeurs reconnus.

Pierre Tomy Le Boucher

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