Concept

Altérations : Figures de la tutelle

Le texte donne un sens à l’image, l’image donne une forme au texte, et entre les deux se construit le souvenir.

Nous ne mémorisons pas un texte comme une machine enregistre des données. Quelques mots demeurent, une idée résiste, une phrase revient parfois. Très souvent, une image accompagne ce souvenir. Il suffit alors de revoir cette image pour qu’une partie du texte réapparaisse. À l’inverse, quelques mots peuvent suffire pour faire revenir mentalement une illustration que nous pensions avoir oubliée.

Cette relation entre le texte et l’image est au cœur de Altérations : Figures de la tutelle. La série accompagne une réflexion consacrée à la tutelle et à la curatelle. Il suffit ici d’en retenir le principe général : la curatelle permet d’assister une personne dans certains actes lorsqu’elle a besoin d’être accompagnée ; la tutelle organise une représentation plus importante lorsque cette personne ne peut plus accomplir seule certains actes de la vie civile. Ces définitions suffisent. L’objet du travail n’est pas de transformer une série de peintures en cours de droit.

Ce qui m’intéresse commence ailleurs. Il commence avec la difficulté de mémoriser. Un texte peut expliquer parfaitement une notion et pourtant disparaître assez rapidement de notre mémoire. Nous en conservons l’idée générale, rarement les formulations exactes. L’image possède une autre temporalité. Elle peut s’inscrire presque instantanément dans le souvenir. Une couleur, un visage, une disposition particulière, une forme inhabituelle peuvent parfois suffire.

L’illustration devient alors beaucoup plus qu’un accompagnement esthétique. Elle constitue un point d’ancrage. Le texte explique, l’image fixe. Puis, avec le temps, chacun vient au secours de l’autre. Le souvenir de l’image peut faire revenir le texte et le souvenir du texte peut faire réapparaître l’image. Cette circulation m’intéresse parce qu’elle correspond précisément à ma réflexion sur la mémoire.

Nous avons tendance à imaginer celle-ci comme une immense bibliothèque intérieure dans laquelle seraient rangées nos connaissances. La réalité me semble beaucoup moins ordonnée. Nous conservons des fragments. Nous établissons des relations. Nous associons une odeur à un lieu, une musique à une époque, un visage à une situation, une couleur à un événement. Nous créons des raccourcis, et ces raccourcis deviennent souvent plus efficaces que la totalité de l’information initiale.

L’image peut jouer ce rôle. Elle devient une sorte de balise. On ne se souvient peut-être plus exactement du paragraphe lu plusieurs semaines auparavant, mais on se souvient d’un visage étrange, d’une couleur particulièrement vive ou d’une forme qui semblait manquer. Et parce que l’image revient, une partie de la connaissance qui lui était associée revient avec elle.

Les portraits de Figures de la tutelle ont été construits dans cet esprit. Ils ne recherchent pas l’exactitude photographique. Ils fonctionnent au contraire par manque. Certaines parties sont visibles, d’autres disparaissent. Des surfaces sont interrompues, des informations essentielles semblent parfois manquer et pourtant le visage demeure. Nous reconnaissons quelqu’un alors que nous ne disposons pas de tous les éléments nécessaires pour le décrire précisément.

Cette situation reproduit d’une certaine manière le fonctionnement de notre mémoire. Nous pouvons nous souvenir parfaitement d’une personne sans être capables de dessiner son visage. Nous savons qui elle est, nous la voyons presque, mais dès que nous essayons de préciser la forme de son nez, la distance entre ses yeux ou le dessin exact de sa bouche, l’image devient beaucoup moins certaine. Le souvenir possède des trous et pourtant il fonctionne.

C’est précisément cette efficacité de l’incomplet que développe L’Éloge de l’approximation. Une image n’a pas besoin de tout montrer pour être comprise. Elle doit seulement conserver suffisamment d’éléments pour permettre au regardeur de poursuivre le travail. Celui-ci complète, relie, interprète, compare avec les images déjà présentes dans sa mémoire. La reconnaissance ne se situe donc plus entièrement dans l’œuvre. Elle se construit entre l’œuvre et celui qui la regarde.

Les figures de cette série possèdent ainsi une double fonction. Elles existent d’abord comme propositions plastiques. Formes, couleurs, fragments, vides et lignes organisent l’espace selon leur propre nécessité. Mais ces images accompagnent également une idée, un mot, une notion. Elles deviennent les partenaires visuels d’un texte. Cette relation me paraît particulièrement intéressante à une époque où nous disposons d’une quantité considérable d’informations mais où notre capacité à les conserver reste nécessairement limitée.

Nous pouvons consulter des milliers de pages. Nous ne pouvons pas tout mémoriser. Nous sommes donc contraints de sélectionner : un mot, un titre, une idée, une image. La connaissance contemporaine fonctionne de plus en plus ainsi, par points d’accès. Nous ne transportons plus nécessairement toute l’information avec nous. Nous conservons suffisamment d’éléments pour pouvoir la retrouver.

L’image peut devenir l’un de ces éléments. Elle joue alors presque le rôle d’une adresse dans la mémoire. Je vois la figure, je retrouve le mot, je retrouve le texte, je retrouve l’idée. Mais le mouvement peut également s’effectuer dans l’autre sens. Le mot « tutelle » peut faire revenir une image. Cette image peut en appeler une autre. Progressivement, une série entière peut se reconstruire mentalement.

Le texte et l’image deviennent consubstantiels au souvenir que nous en conservons. Ils ne sont pourtant pas redondants. L’image ne traduit pas littéralement le texte et le texte ne décrit pas simplement l’image. Chacun conserve son autonomie. C’est leur proximité qui produit une troisième chose : une mémoire commune.

Cette idée explique également le terme Altérations. Toute mémorisation est déjà une transformation. Le texte lu aujourd’hui ne sera plus exactement le même dans notre esprit demain. L’image observée aujourd’hui se simplifiera. Certaines couleurs resteront, certaines formes disparaîtront. Nous conserverons peut-être un détail qui semblait secondaire et oublierons une partie essentielle.

Le souvenir altère. Mais cette altération n’est pas nécessairement une défaillance. Elle est peut-être simplement la manière dont notre esprit rend le monde mémorisable. Nous oublions pour pouvoir conserver. Nous simplifions pour pouvoir reconnaître. Nous reconstruisons pour pouvoir nous souvenir.

Les visages incomplets de Figures de la tutelle deviennent alors moins les illustrations d’une déficience que les représentations d’un mécanisme universel. Ils montrent ce que fait continuellement notre mémoire : elle retire, sélectionne, transforme, puis nous rend une image suffisamment juste pour que nous puissions continuer à vivre avec elle.

Dans cette série, le texte donne un sens à l’image, l’image donne une forme au texte, et quelque part entre les deux se construit le souvenir.

Car nous oublions les mots, nous oublions les images, mais il arrive que leur rencontre demeure.