Concept

Architexture

À force de reconnaître les choses, nous finissons parfois par ne plus les regarder.

Nous avons appris à regarder l’architecture comme un ensemble de bâtiments. Une façade, une porte, une fenêtre, une voûte, une colonne, un clocher, un monument. Nous lui attribuons immédiatement une fonction, une époque, éventuellement un style. Nous nommons avant de regarder. Cette habitude est probablement nécessaire. Elle nous permet de circuler dans le monde sans devoir réinventer à chaque instant ce que nous voyons. Mais elle possède également un défaut : à force de reconnaître les choses, nous finissons parfois par ne plus les regarder.

Un monument célèbre en fournit un exemple presque caricatural. Nous savons qu’il est là, nous connaissons son nom, nous l’avons vu dans des livres, sur des cartes postales, dans des films, sur des écrans, peut-être même réellement. Sa célébrité finit par précéder sa présence. L’image mentale arrive avant l’image observée. Architexture cherche précisément à provoquer un léger accident dans cette reconnaissance.

Le mot lui-même est une contraction : architecture et texture. Deux notions qui paraissent d’abord appartenir à des échelles différentes. L’architecture organise l’espace tandis que la texture appartient davantage à la surface. L’une se traverse, l’autre se regarde ou se touche. L’une construit des volumes, l’autre révèle une matière. Pourtant, il suffit de modifier notre distance au monde pour que cette distinction devienne beaucoup moins évidente.

Vue de près, une façade devient pierre, fissure, joint, ombre et couleur. Vue de loin, la même façade devient une masse. Entre les deux, notre perception hésite continuellement. Le bâtiment peut alors perdre momentanément sa fonction pour devenir une organisation de surfaces. La fenêtre cesse d’être une ouverture et devient rectangle. La corniche devient ligne, la coupole devient courbe, l’ombre devient couleur et la pierre devient texture.

Cette transformation n’exige pas nécessairement que l’architecture disparaisse. Au contraire. Ce qui m’intéresse se situe dans le moment où elle demeure encore suffisamment présente pour être reconnue mais suffisamment déplacée pour pouvoir être regardée autrement. Le monument devient alors double. Il reste ce qu’il est et, simultanément, il devient autre chose.

Cette coexistence rejoint le principe de Comma. Entre une image A et une image B existe un territoire dans lequel les formes ne sont plus entièrement soumises à leur origine et ne sont pas encore absorbées par leur destination. Elles peuvent acquérir une autonomie. Dans Architexture, cette autonomie possède une particularité : elle demeure confrontée à quelque chose de puissamment construit.

L’architecture est déjà une organisation de formes. Un architecte a décidé de proportions, de rythmes, de symétries, de ruptures, de rapports entre pleins et vides. Intervenir sur une architecture revient donc à construire sur une construction, à organiser une organisation, à déplacer un équilibre qui avait déjà été pensé. Il se produit alors une sorte de concurrence silencieuse entre deux structures : celle du bâtiment et celle de l’image.

La première veut rester reconnaissable tandis que la seconde cherche son autonomie. Aucune ne doit complètement gagner. Si l’architecture reste intacte, l’image demeure descriptive. Si elle disparaît entièrement, le point de départ perd son importance. L’espace qui m’intéresse se trouve entre ces deux extrêmes.

La reconnaissance devient alors une tension. Un arc, quelques ouvertures ou une silhouette générale peuvent suffire pour qu’un monument réapparaisse mentalement alors qu’une grande partie de ses informations a disparu. Nous retrouvons ici l’un des mécanismes essentiels de la perception. Le regard ne reçoit pas passivement une image complète. Il construit, relie, compare, complète. Il utilise ce qu’il connaît pour donner une cohérence à ce qu’il voit.

L’architecture devient ainsi une formidable matière pour interroger la mémoire. Les monuments ont en effet cette particularité d’appartenir simultanément à l’espace réel et à une mémoire collective. L’Arc de Triomphe n’est pas seulement plusieurs milliers de tonnes de pierre disposées au centre d’une place parisienne. Il est aussi une forme stockée dans des millions de mémoires. Quelques indices suffisent alors pour le faire réapparaître mentalement. L’objet réel peut être considérablement altéré sans disparaître.

Ce phénomène dépasse évidemment l’architecture. Notre époque produit une quantité gigantesque d’images de lieux que nous ne visiterons probablement jamais. Nous pouvons reconnaître des villes dans lesquelles nous n’avons jamais marché. Nous possédons des souvenirs visuels d’endroits où nous ne sommes jamais allés. La mémoire individuelle est désormais alimentée par une mémoire collective devenue numérique. Nous reconnaissons avant d’avoir connu.

Cette situation produit une étrange familiarité avec le monde. Tout paraît déjà vu. Architexture introduit une résistance dans cette familiarité. Elle prend une architecture connue ou identifiable et la rend momentanément instable. Elle oblige le regard à revenir vers ce qu’il croyait déjà connaître.

Le bâtiment n’est plus seulement un bâtiment. Il devient surfaces, rythmes, pleins, vides, couleurs, ruptures et directions. L’architecture cesse alors d’être simplement le sujet de l’image.

Elle devient sa texture.