Art : appropriationnisme et remake
Le remake ne recommence pas l’œuvre : il mesure ce qu’elle devient après avoir traversé une autre mémoire.
Nous aimons revoir ce que nous connaissons. Cette affirmation paraît presque banale lorsqu’il s’agit de musique ou de cinéma. Une chanson peut être interprétée par des dizaines de chanteurs sans que personne ne s’étonne véritablement de son existence. Au contraire, nous prenons parfois plaisir à entendre une œuvre connue traverser une autre voix, un autre tempérament, une autre époque. La mélodie demeure, les paroles demeurent et pourtant quelque chose a changé. L’interprétation ajoute une nouvelle œuvre à celle qui existait déjà.
Les arts plastiques entretiennent avec cette idée une relation beaucoup plus ambiguë. Une reproduction de la Joconde peut être achetée pour quelques euros et accrochée dans un salon. Celui qui aime cette image peut éprouver un véritable plaisir à vivre quotidiennement avec elle. Pourtant, dans le monde de l’art, la reproduction possède une valeur presque inversement proportionnelle à sa fidélité. Plus elle est accessible, moins elle est considérée comme précieuse. L’original, lui, tire une partie considérable de sa valeur de son unicité. L’objet artistique et l’objet marchand entretiennent ici une relation suffisamment étroite pour que nous finissions parfois par confondre la valeur de l’œuvre avec la rareté de l’objet qui la porte.
Cette situation m’amuse parce qu’elle révèle une contradiction. Nous pouvons écouter cent interprétations d’une même chanson, revoir plusieurs adaptations d’un même roman, accepter qu’un réalisateur propose une nouvelle version d’un film et même comparer avec passion l’ancienne et la nouvelle. Mais reprendre une œuvre plastique provoque immédiatement une question : pourquoi refaire ce qui existe déjà ?
Précisément parce que cela existe déjà.
Le remake ne présente d’intérêt que si l’image initiale appartient suffisamment à notre mémoire pour que sa transformation puisse être perçue. Reprendre une œuvre totalement inconnue supprimerait une grande partie du jeu. Il faut qu’existe une reconnaissance, même incertaine, pour que l’écart puisse devenir sensible. L’œuvre première constitue alors moins un modèle à reproduire qu’un territoire commun entre l’artiste et le regardeur.
Il ne s’agit donc pas de copier. Copier consiste à réduire la distance avec l’original. Le remake fait l’inverse : il utilise cette distance comme matière.
Une œuvre connue traverse une autre écriture graphique. Certaines informations disparaissent, d’autres deviennent plus importantes. Les formes se simplifient, les rapports changent, les couleurs acquièrent une nouvelle autonomie. Ce qui appartenait à l’artiste initial rencontre un vocabulaire plastique qui lui est étranger. Dix artistes pourraient ainsi partir de la même œuvre et produire dix propositions parfaitement différentes.
C’est à cet endroit que l’appropriation devient intéressante. S’approprier ne signifie pas nécessairement s’emparer. Cela peut signifier faire passer quelque chose par soi. Nous nous approprions une langue, une culture, des connaissances, des comportements et quantité de formes que nous n’avons pas inventées. L’histoire de l’art elle-même n’est qu’une immense succession d’emprunts, de prolongements, de refus, de détournements et de réinterprétations. Une œuvre en regarde une autre avant d’être regardée à son tour.
Le remake rend simplement cette filiation visible.
Il peut être hommage, contradiction, déplacement, parfois même provocation. Mais il possède surtout cette faculté de remettre en mouvement une image que sa célébrité avait paradoxalement figée. Certaines œuvres sont tellement connues que nous ne les regardons presque plus. Nous les identifions.
La Joconde. Marilyn. Le Déjeuner sur l’herbe. Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard. Quelques fractions de seconde suffisent pour que le nom surgisse. La reconnaissance devient si rapide qu’elle peut interrompre le regard. Nous savons ce que nous voyons avant d’avoir réellement pris le temps de le regarder.
Le remake peut troubler cet automatisme. L’image connue demeure suffisamment présente pour appeler le souvenir, mais elle ne correspond plus exactement à celui-ci. Une hésitation apparaît. Le regard cherche, compare, complète. Il retrouve certains éléments et doit reconstruire ceux qui ont disparu.
C’est ici que Appropriation et Remake rejoint directement L’Éloge de l’approximation. Mes images sont volontairement incomplètes. Les formes ne décrivent pas intégralement le modèle. Des trous apparaissent. Certaines continuités disparaissent. Quelques indices seulement demeurent suffisamment puissants pour provoquer la reconnaissance. Le regardeur est obligé de faire appel à sa propre mémoire pour terminer ce que l’image ne lui donne plus.
Or cette mémoire n’est jamais parfaitement fidèle. Lorsque nous pensons connaître une œuvre, nous n’en conservons généralement qu’une version considérablement simplifiée. Nous nous souvenons d’une composition générale, de quelques couleurs, d’un personnage, d’une attitude ou d’un détail emblématique. Notre mémoire a déjà supprimé une grande partie de l’original. Elle en a donc déjà réalisé une première approximation.
Le remake rencontre cette approximation. L’image que je propose ne dialogue pas seulement avec l’œuvre initiale. Elle rencontre aussi le souvenir que le regardeur en possède. Deux transformations se font face : celle que j’ai volontairement produite et celle que la mémoire avait silencieusement accomplie.
C’est probablement pour cette raison que les œuvres célèbres constituent une matière particulièrement intéressante. Leur présence dans la mémoire collective permet une reconnaissance qui dépasse très largement la connaissance savante de l’histoire de l’art. Il n’est pas nécessaire de connaître une date, un mouvement ou une analyse critique pour sentir qu’une image appartient déjà à notre environnement culturel.
Nous vivons d’ailleurs dans une époque qui a considérablement amplifié ce phénomène. Les œuvres circulent désormais sous la forme de reproductions infinies. Elles sont photographiées, recadrées, compressées, partagées et affichées sur des écrans de toutes tailles. Pour beaucoup d’entre elles, nous connaissons davantage leur reproduction que leur présence physique.
L’original demeure unique, mais son image est devenue presque ubiquitaire.
Cette contradiction transforme profondément la notion d’appropriation. Nous nous approprions quotidiennement des milliers d’images simplement parce qu’elles traversent notre champ visuel. Elles entrent dans notre mémoire sans demander la permission et participent progressivement à notre culture personnelle. Le remake ne fait finalement qu’assumer ce mécanisme. Il prend une image déjà entrée dans la mémoire collective et la fait traverser une nouvelle subjectivité.
Cela explique également pourquoi la virtuosité de la reproduction m’intéresse assez peu ici. Refaire parfaitement ce qui existe déjà démontre éventuellement une maîtrise remarquable, mais laisse entière la question qui m’importe : qu’est-ce qui est proposé ? La ressemblance n’est pas un projet en soi. Elle ne devient intéressante que lorsqu’elle permet ensuite de s’en éloigner.
Dans mes remakes, je cherche précisément cette limite. Je veux conserver suffisamment du modèle pour que la mémoire puisse encore l’atteindre, tout en m’en éloignant suffisamment pour que la nouvelle proposition puisse exister par elle-même. Certaines formes demeurent presque intactes, d’autres disparaissent ou se transforment profondément. La droite, la fragmentation, les vides et la couleur introduisent une autre organisation. Le modèle résiste, mais il ne commande plus entièrement l’image.
Cette résistance me paraît essentielle. Le remake réussi n’efface pas son origine. Il ne s’y soumet pas non plus. Il existe dans l’écart.
Et cet écart peut également être affectif. Certaines œuvres que nous reprenons ne sont pas seulement des références de l’histoire de l’art. Elles appartiennent à notre propre histoire. Un tableau découvert dans un livre d’école, aperçu pour la première fois dans un musée ou associé à une période particulière de notre existence peut devenir un souvenir personnel. Le refaire consiste alors aussi à revenir vers quelque chose de soi. Le Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, découvert autrefois puis retrouvé des années plus tard à travers une écriture plastique devenue personnelle, appartient à cette histoire.
Le remake devient alors une forme particulière de remémoration. On revient vers une image comme on revient vers un souvenir. On croit la connaître. On découvre qu’elle a changé. Ou peut-être est-ce nous qui avons changé.
Le remake ne consiste pas à refaire une œuvre. Il consiste à mesurer ce qu’elle devient après avoir traversé une autre mémoire.