Concept

Comma

Entre deux images, il existe peut-être beaucoup plus qu’un simple passage.

Nous aimons les limites. Elles rassurent. Elles permettent de nommer les choses, de les ranger, de décider où elles commencent et où elles finissent. Noir ou blanc. Vrai ou faux. Présent ou absent. Une image ou une autre. Entre les deux, nous préférons généralement imaginer une transition plutôt qu’un territoire.

Pourtant, les choses sont rarement aussi précises.

En musique, le comma désigne un intervalle infime. Une différence si petite qu’elle semble presque vouloir échapper à la mesure, mais suffisamment réelle pour empêcher deux sons que l’on croyait identiques de se confondre parfaitement. Ce minuscule écart m’intéresse moins pour sa définition musicale que pour ce qu’il suggère : entre deux positions apparemment établies existe encore un espace.

Cet espace est celui de cette série.

Deux images peuvent être considérées comme deux certitudes. Une image A. Une image B. Chacune existe, possède ses formes, ses couleurs, sa construction et son identité. Il serait tentant de penser que passer de l’une à l’autre consiste simplement à abandonner progressivement la première pour rejoindre la seconde.

La nouvelle image obtenue est pourtant consubstantielle aux images A et B. Elle procède de l’une et de l’autre sans se confondre avec aucune des deux. Elle possède encore la mémoire de ses origines, mais cette filiation ne suffit déjà plus à la définir.

Elle n’est plus seulement un passage. Elle peut devenir une troisième proposition.

Elle n’est déjà plus A et n’est pas encore B. Certaines de ces images intermédiaires ne présentent aucun intérêt. D’autres ne sont que des passages. Et puis, quelquefois, l’une d’elles s’arrête devant le regard.

Elle possède quelque chose.

Une organisation. Une tension. Un accident. Une relation inattendue entre deux formes. Une couleur qui se retrouve là où elle n’aurait probablement jamais été placée volontairement. Rien n’avait été conçu pour produire précisément cette image et pourtant elle semble soudain posséder sa propre nécessité.

C’est à cet endroit que commence réellement le travail.

L’image intermédiaire cesse d’être une étape pour devenir une proposition.

Cette idée rejoint une conviction qui traverse depuis longtemps mon travail : ce qui apparaît approximatif n’est pas nécessairement ce qui manque de précision. L’approximation peut être un déplacement. Une zone dans laquelle le contrôle abandonne momentanément une partie de son autorité et permet à quelque chose d’autre d’apparaître.

Il ne s’agit pas de célébrer l’erreur pour elle-même. Une erreur ne devient pas intéressante simplement parce qu’elle est une erreur. Il ne s’agit pas davantage d’abandonner le choix au hasard. Le hasard produit énormément de choses sans intérêt.

Ce qui compte intervient après.

Regarder.

Reconnaître.

Écarter.

Choisir.

Puis intervenir.

L’artiste ne crée peut-être pas toujours l’événement qui donne naissance à une forme. En revanche, il décide que cette forme mérite d’exister.

Cette différence me paraît essentielle.

Nous avons longtemps associé la création à l’idée d’une intention préalable. Imaginer, décider, réaliser. L’œuvre serait d’autant plus maîtrisée que le résultat correspondrait exactement au projet qui l’a précédée.

Cette conception ne disparaît évidemment pas. Mais elle n’est peut-être qu’une manière parmi d’autres de produire une œuvre.

Il est également possible de créer en observant ce qui advient.

La sérendipité n’est pas l’absence de pensée. Elle suppose au contraire d’être suffisamment attentif pour reconnaître l’intérêt de ce que l’on ne cherchait pas.

Une forme inattendue ne vaut rien si personne ne la voit.

Comma se situe précisément dans cet espace particulier où l’intention rencontre l’apparition.

Je sais d’où je pars.

Je sais vers quoi l’image se dirige.

Mais ce qui m’intéresse peut se trouver entre les deux.

La société contemporaine laisse assez peu de place à cette position. Tout semble devoir être immédiatement défini. Les opinions deviennent des camps. Les identités des catégories. Les résultats des objectifs. Les itinéraires sont calculés avant le départ et les moteurs de recherche proposent déjà la réponse avant même que la question soit terminée.

L’indétermination est devenue suspecte.

Ne pas savoir exactement où l’on va ressemble parfois à une faiblesse.

Je crois au contraire que l’incertitude constitue l’un des derniers espaces de liberté.

Elle permet encore la découverte.

Il existe probablement quelque chose d’assez paradoxal dans notre époque. Nous disposons d’outils capables d’une précision extraordinaire et, simultanément, nous sommes confrontés chaque jour à une quantité d’informations telle que notre perception devient nécessairement approximative.

Nous ne voyons jamais tout.

Nous sélectionnons.

Nous complétons.

Nous simplifions.

Nous reconstruisons.

Notre mémoire elle-même ne conserve pas le monde comme une archive parfaitement fidèle. Elle l’organise, l’altère, élimine certains détails, en amplifie d’autres. Quelques fragments suffisent parfois pour faire revenir une personne, un endroit, une époque entière. Et ce souvenir auquel nous accordons tant de réalité est déjà une reconstruction.

Nous vivons donc probablement beaucoup plus dans l’approximation que nous ne voulons l’admettre.

Comma ne cherche pas à corriger cette situation.

Il l’utilise.

L’image intermédiaire possède quelque chose de comparable au souvenir. Elle conserve suffisamment de ses origines pour que certaines formes demeurent reconnaissables, mais elle s’en est déjà éloignée. Des éléments disparaissent, d’autres fusionnent, certains prennent une importance qu’ils ne possédaient pas auparavant.

Le regard tente alors de comprendre.

Et il complète.

Il cherche ce qu’il connaît dans ce qu’il ne reconnaît plus tout à fait.

Cette activité du regard m’intéresse particulièrement parce qu’elle déplace une partie de l’œuvre vers celui qui la regarde. Une image parfaitement explicite demande surtout à être reconnue. Une image qui conserve une part d’incertitude demande davantage.

Elle oblige à participer.

L’absence devient productive.

Le manque devient un espace.

L’approximation cesse d’être un défaut.

Elle devient une invitation.

Le comma est minuscule.

C’est précisément pour cette raison qu’il m’intéresse.

Il suffit parfois d’un déplacement presque insignifiant pour qu’une chose cesse d’être ce que nous pensions connaître.

Entre deux images, entre deux formes, entre deux certitudes, il existe peut-être beaucoup plus qu’un simple passage.

Il existe un territoire.

Comma tente de l’habiter.