Le fond et la forme
Le fond, c’est l’idée. Le concept… L’essence de l’essentiel.
Au fond, il y a le fond… Mais au loin !
La première couche du peintre, celle du fond, est ainsi oblitérée, opacifiée, marquée, masquée, cachée par la forme : toile de fond en bonne et due forme !
La forme, c’est la mise en œuvre de l’apparence.
… L’image sans vice de forme : sémiologie et iconographie.
Et ainsi font les « sociétés de forme » où il paraît, au fond, nécessaire de réhabiliter le fond.
Cette série picturale met en évidence l’« essence de l’essence ciel » dont les formes sont à lire de façon incontournable.
Le fond et la forme semblent appartenir à ces notions dont le sens paraît évident tant que l’on ne cherche pas à les définir.
Le fond serait ce qui demeure derrière. La forme serait ce qui s’en détache. Le premier constituerait l’espace, la seconde le sujet. Cette distinction fonctionne assez bien jusqu’au moment où l’image commence à la contredire.
Depuis longtemps, je suis fasciné par une lumière très particulière des journées d’été, aux alentours de 19 h 30 ou 20 heures. À cet instant, les ombres s’allongent, les objets se détachent en contre-jour et le ciel prend un bleu dont l’intensité me fascine. J’ai toujours particulièrement ressenti cette lumière en Normandie, mais je la retrouve aussi ailleurs, avec des nuances différentes.
Dans cette série, le ciel est volontairement ramené à une surface bleue parfaitement uniforme. Il ne possède pratiquement plus de modelé, plus de nuage, plus de variation susceptible d’indiquer une profondeur. Il devient un aplat.
Devant lui apparaissent des formes noires.
Arbres, architectures, constructions métalliques, câbles ou éléments techniques perdent leur couleur, leur texture, leur matière et une grande partie de leurs détails. Il ne reste parfois que leur contour. La photographie se rapproche alors du dessin, du signe ou de l’ombre chinoise.
Pourtant, nous continuons à reconnaître ce que nous regardons.
C’est probablement à cet endroit que la série cesse d’être seulement un travail sur le contraste entre deux couleurs pour devenir un travail sur la perception.
Les formes noires sont toutes placées au même niveau graphique. Une partie située à quelques mètres du photographe et une autre située beaucoup plus loin sont traitées exactement de la même manière : même noir, même densité, absence de modelé et absence de lumière intérieure.
Graphiquement, elles appartiennent donc au même plan.
Et pourtant nous percevons une perspective.
Cette profondeur n’est plus réellement donnée par l’image : elle est reconstruite par le regardeur.
Nous savons qu’un arbre possède un volume. Nous reconnaissons une toiture, une façade, un pylône ou un réseau de câbles. Nous interprétons leurs dimensions relatives, leurs superpositions, leurs positions dans l’image ou certaines lignes obliques comme des indications spatiales. À partir d’informations extrêmement réduites, notre mémoire complète ce qui manque.
La perspective ne se trouve donc plus seulement dans l’image photographique. Elle se trouve aussi dans ce que nous savons déjà du monde.
Nous voyons un espace là où il n’existe graphiquement qu’un aplat bleu et des surfaces noires.
Cette reconstruction rejoint la notion de « regardeur ». La perception d’une œuvre ne dépend pas uniquement de ce qui est matériellement présent devant nos yeux. Elle dépend aussi de nos connaissances, de notre mémoire et de notre capacité à reconnaître des formes.
Ainsi, moins l’image donne d’informations, plus le regardeur semble parfois sollicité pour les restituer.
Un autre paradoxe apparaît alors.
Quel est véritablement le fond de ces images ?
Le ciel bleu semble naturellement remplir cette fonction. Il entoure les objets, occupe souvent la plus grande partie de l’image et paraît se situer derrière eux.
Mais son uniformité même finit par lui donner une présence particulière. Il ne constitue plus seulement l’arrière-plan d’une photographie. Il devient presque un monochrome, une surface colorée autonome, interrompue par des formes noires.
Inversement, ces formes noires semblent être les sujets de l’image. Pourtant, elles ont perdu presque toutes les informations qui définissent habituellement un objet : sa couleur, sa matière, son éclairage et parfois même son volume.
La forme est là, mais l’objet s’efface.
Le fond est là, mais il devient lui-même une forme.
Le rapport peut même s’inverser selon le cadrage. Une grande silhouette noire peut constituer le fond sur lequel une autre forme vient se détacher. Une zone initialement perçue comme un sujet devient alors l’espace d’une autre représentation. Fond et forme ne sont donc pas des catégories fixes : leur fonction dépend du regard que nous portons sur elles. Cette ambiguïté était déjà présente dans mes réflexions sur la rupture, le cadrage et la possibilité qu’une forme devienne à son tour le fond d’une autre forme.
La série repose ainsi sur une économie volontaire de moyens : un bleu, un noir, des contours.
Mais cette simplification ne simplifie pas nécessairement la perception.
Elle fait au contraire apparaître tout ce que notre œil et notre cerveau ajoutent silencieusement à une image pour lui donner un sens.
La photographie enregistre un réel, puis celui-ci est dépouillé jusqu’à ne conserver que quelques signes essentiels. Entre la photographie et l’abstraction subsiste juste assez d’informations pour que la reconnaissance soit encore possible.
Le ciel devient surface.
L’objet devient silhouette.
La profondeur devient mémoire.
Et le regardeur reconstruit silencieusement ce que l’image a volontairement supprimé.
Au fond, il ne reste peut-être que la forme.
À moins que la forme ne soit précisément ce qui nous permette de voir le fond.