Concept

Même Dieu aurait eu recours à la GPA ?

Petit délire artistique autour d’un rapprochement impossible

Il suffit parfois de rapprocher deux idées qui ne se fréquentaient pas pour provoquer un léger désordre. L’une appartient au domaine du sacré, l’autre aux débats contemporains sur la procréation. Leur rencontre paraît inconvenante, leur ressemblance suspecte, leur association presque interdite. L’artiste y trouve précisément une raison de s’y attarder. Supposons donc, le temps d’une expérience de pensée, que le récit de l’Annonciation soit relu avec le vocabulaire de la gestation pour autrui. Un enfant annoncé, une femme qui le porte, une paternité qui échappe à l’organisation ordinaire des naissances : quelques éléments suffisent pour que l’esprit fabrique un rapprochement. La formule surgit avant même que le raisonnement ait eu le temps de vérifier ses papiers : même Dieu aurait eu recours à la GPA. L’affirmation est évidemment excessive. C’est cet excès qui mérite d’être regardé.

L’art contemporain entretient une relation familière avec ces déplacements. Un objet change de lieu et devient une œuvre ; une image change de légende et se met à raconter autre chose ; un symbole ancien rencontre une préoccupation récente et semble soudain avoir attendu plusieurs siècles pour la commenter. Le détournement exploite cette disponibilité des formes et des significations. Il produit une proximité là où existaient des distances. Il peut faire rire, agacer, inquiéter, mais il révèle surtout la rapidité avec laquelle nous accordons du sens à ce qui nous est présenté. Une formule bien tournée prend facilement l’apparence d’une idée juste. Encore faut-il observer ce qu’elle a dû oublier pour devenir convaincante.

Le désir d’enfant constitue, quant à lui, une réalité qui ne se réduit pas à un jeu de langage. Son impossibilité peut traverser toute une existence, modifier la relation au corps, au couple et à l’avenir. La médecine intervient dans cet espace intime où l’espérance rencontre une limite. Mais dès que plusieurs personnes participent à un projet de naissance, les questions se multiplient : que signifie devenir parent, quelle place accorder à celle qui porte l’enfant, comment penser sa liberté, comment considérer l’enfant lui-même au-delà du désir qui précède sa venue ? Ces interrogations résistent aux réponses sommaires. La souffrance mérite d’être entendue ; elle ne dispense pas de réfléchir. La conviction mérite d’être exprimée ; elle ne permet pas davantage de faire l’économie des situations humaines.

C’est au milieu de cette complexité que surgit l’impertinence artistique. Elle emprunte un raccourci dont elle connaît, ou devrait connaître, le caractère impraticable. Puisque la tradition chrétienne donne à contempler une naissance qui échappe à la conception ordinaire, pourquoi ne pas y projeter nos catégories contemporaines ? Gabriel deviendrait l’émissaire d’un projet parental, l’Annonciation un entretien préalable, et Joseph découvrirait une configuration familiale dont aucun formulaire n’aurait prévu les cases. La scène conserverait ses personnages, mais son vocabulaire aurait changé. Le mystère se trouverait convoqué au guichet. On imagine assez bien l’ange, légèrement embarrassé, devant la demande d’une pièce justificative.

L’opération amuse parce qu’elle force le passage. Elle transforme une parole religieuse en procédure, une relation spirituelle en organisation pratique, un récit de foi en dossier que notre époque pourrait prétendre instruire. Ce déplacement ne découvre pas une vérité dissimulée dans les Évangiles. Il montre ce que devient un récit lorsque nous exigeons qu’il parle exclusivement notre langue. À force de traduire, nous finissons par remplacer. Puis nous admirons dans le texte ancien ce que nous venons nous-mêmes d’y introduire.

Il faut alors pousser l’expérience jusqu’à son antithèse. Le rapprochement avec la GPA se défait dès que l’on cesse de sélectionner les seuls détails qui l’arrangent. Dans la foi catholique, Marie est la mère de Jésus ; elle ne porte pas un enfant destiné à faire d’une autre femme sa mère. L’Incarnation ne désigne pas une technique de procréation. Dieu n’y est pas un individu auquel manquerait un moyen biologique de devenir père. Quant à l’assentiment de Marie, il appartient au sens même du récit : le réduire à une formalité administrative ou transformer son trouble en preuve d’incapacité reviendrait à fabriquer de toutes pièces la démonstration recherchée. La similitude initiale tenait donc à une découpe. Quelques traits avaient été conservés, tout ce qui les rendait différents avait été écarté.

Cette défaillance du raisonnement constitue peut-être la partie la plus intéressante du travail. Une analogie peut être féconde sans être exacte. Elle ouvre une perspective, puis rencontre sa limite. Le problème commence lorsqu’elle oublie cette limite et se présente comme une preuve. L’artiste peut construire une passerelle entre deux rives imaginaires ; il devient moins convaincant lorsqu’il prétend y faire circuler des certitudes. Ici, l’incompatibilité des deux situations ne ruine pas l’œuvre. Elle lui donne sa tension. Le spectateur éprouve successivement la séduction du rapprochement et l’impossibilité de le soutenir.

La foi peut prendre place dans cette expérience. Un catholique qui pratique le détournement travaille aussi avec les images qui l’habitent, les récits qu’il connaît, les symboles auxquels il demeure attaché. Cette familiarité peut nourrir une liberté de regard, parfois une irrévérence, sans que chaque déplacement devienne un reniement. Elle n’impose toutefois pas aux autres de rire au même endroit. Une image sacrée engage une relation intime que chacun reçoit différemment. Le second degré doit donc exister dans la construction de l’œuvre, dans ses contradictions visibles, dans la manière dont elle retourne sa propre proposition. Une simple déclaration d’humour ne saurait suffire à produire cette distance.

Les peintures qui accompagnent cette réflexion représentent des couples homosexuels en empruntant certains codes de la peinture religieuse. L’auréole y introduit une reconnaissance immédiate. Avant même d’avoir identifié précisément les personnages, le regard retrouve quelque chose de familier : une dignité, une présence, la mémoire d’une image contemplée ailleurs. Puis un décalage apparaît. Les figures ne correspondent plus exactement à celles que l’on attendait. Elles accueillent un enfant ou se tiennent dans l’attente d’une annonce. Le vocabulaire visuel reste reconnaissable, tandis que la situation représentée déplace nos habitudes de lecture.

L’auréole ne vient pas délivrer un certificat d’approbation divine. Elle permet d’interroger ce que nous accordons à une figure lorsque nous la plaçons dans un espace de représentation habituellement réservé au sacré. Un geste de tendresse change-t-il de nature selon les personnes qui l’accomplissent ? Que reconnaissons-nous dans une famille peinte : une organisation, une filiation, une manière de se tenir auprès d’un enfant ? Le tableau laisse ces questions travailler. Sa présence ne résout pas les débats sur la procréation ; elle donne à regarder des êtres là où la discussion risque parfois de ne plus manipuler que des catégories.

Ce dispositif rejoint l’éloge de l’approximation et le travail sur la mémoire. Nous reconnaissons à partir d’indices, nous complétons ce qui manque, nous ramenons une forme nouvelle vers une image déjà connue. Quelques signes suffisent à faire surgir une scène religieuse ; quelques ressemblances suffisent ensuite à suggérer une équivalence entre deux histoires. Le regard et la pensée participent ainsi à une même construction. Ils rapprochent, ajustent, comblent les écarts. L’œuvre rend sensible cet instant où la reconnaissance commence à produire un malentendu, où le sentiment d’avoir compris précède l’examen de ce que l’on croit comprendre.

Même Dieu aurait donc eu recours à la GPA ? Au terme du parcours, la question révèle surtout l’insolence du montage qui l’a rendue possible. La théologie n’a pas changé, et les difficultés humaines de la gestation pour autrui n’ont pas été résolues par une apparition de Gabriel. En revanche, une formule a réussi à faire se rencontrer deux univers, puis à dévoiler l’artifice de cette rencontre. Le sérieux de la démarche réside jusque dans ce démontage. L’artiste tend un piège à la pensée et accepte de montrer qu’il y a lui-même posé le pied. Que personne ne cherche ici un nouvel évangile : il s’agit d’un délire artistique, suffisamment construit pour donner à réfléchir, suffisamment conscient de son absurdité pour ne pas réclamer que l’on y croie. Si ces tableaux finissent un jour dans une église, ce sera peut-être simplement parce qu’un curé aura eu le sens de l’humour.