Concept

Journalistes et intervenants médias

Les visages de la familiarité

Certains visages entrent dans notre existence sans que nous ayons jamais rencontré les personnes auxquelles ils appartiennent. Ils accompagnent les nouvelles du matin, les débats du soir, les événements qui interrompent les habitudes. Nous les retrouvons sur un écran, dans une émission, à travers une intervention dont le sujet sera parfois oublié plus rapidement que l’expression de celui qui l’a présenté. Les journalistes et les intervenants des médias occupent ainsi une place singulière dans notre mémoire : ils nous sont familiers sans nous être proches. Nous reconnaissons une présence, une voix, une manière de regarder ou de prendre la parole. Cette répétition installe un sentiment de connaissance dont nous mesurons rarement les limites.

Cette série de quatorze tableaux prend appui sur cette familiarité pour poursuivre la recherche engagée dans L’Éloge de l’approximation. Le choix de personnes relativement connues fournit au regard une possibilité de reconnaissance préalable. La transformation plastique rencontre alors une image déjà déposée dans la mémoire du spectateur, même lorsque celle-ci demeure imprécise. Un visage apparaît, semble connu, résiste un instant à son identification. Le nom peut surgir immédiatement, arriver avec retard ou rester inaccessible. Dans cet intervalle, une activité habituellement presque invisible devient perceptible : le regard examine, la mémoire propose, la reconnaissance se construit.

Les formes anguleuses, les ruptures de contours et les déplacements de couleurs modifient la continuité du portrait. Certains détails disparaissent, d’autres prennent une importance nouvelle. Une coiffure, un rapport entre les yeux et la bouche, une inclinaison de tête peuvent suffire à faire revenir une identité. La ressemblance se distribue alors entre ce que l’image conserve et ce que le spectateur apporte. Celui-ci complète les passages interrompus, rapproche des fragments, attribue une unité à des surfaces qui ne décrivent plus entièrement le visage. L’approximation devient une condition de la reconnaissance : elle laisse assez de repères pour solliciter la mémoire et assez d’ouvertures pour rendre son intervention nécessaire.

Les figures médiatiques donnent à cette expérience une portée particulière. Leur présence accompagne notre accès aux événements. Elles présentent, questionnent, expliquent, commentent ; leurs visages deviennent les repères humains d’un flux d’informations souvent difficile à retenir dans son ensemble. Il arrive que le souvenir d’un sujet demeure lié à celui de la personne qui l’a abordé. Une expression, un ton, une façon d’insister peuvent survivre au contenu précis d’un échange. En isolant ces figures dans le tableau, la série déplace l’attention vers les présences auxquelles nous avons associé une partie de notre expérience du monde.

Devant ces portraits, la mémoire peut ainsi faire revenir bien davantage qu’une apparence. Une voix semble accompagner un visage silencieux. Un plateau de télévision, un horaire, une controverse ou une période de notre propre existence peuvent réapparaître. Ces associations varient selon les habitudes de chacun. Une figure immédiatement reconnue par un spectateur peut demeurer inconnue pour un autre. Les quatorze tableaux ne composent donc pas un ensemble de références également partagées. Ils permettent à chacun de mesurer, à travers ses reconnaissances et ses hésitations, la part des médias qui s’est inscrite dans son histoire personnelle.

Le temps introduit un autre écart. Depuis la réalisation de la série, certains des visages représentés ont changé : les traits ont vieilli, les cheveux ont blanchi. Le portrait conserve un état antérieur tandis que la personne poursuit son existence. Notre mémoire, elle, ne se met pas nécessairement à jour au même rythme. Elle peut rester attachée à une apparence longtemps fréquentée, mêler plusieurs périodes ou privilégier celle qui correspond à un souvenir marquant. Nous croyons parfois nous rappeler un visage tel qu’il est, alors que nous retrouvons surtout celui sous lequel nous avons appris à le reconnaître.

Cette différence donne au tableau une fonction temporelle. Il peut raviver une image que des apparitions plus récentes avaient progressivement recouverte. Le spectateur reconnaît alors une personne et, dans le même mouvement, prend conscience du temps écoulé. Le changement de la chevelure, l’évolution des traits ou la persistance d’une expression mettent en relation plusieurs états d’un même visage. La remémoration circule entre eux. Elle restitue moins une apparence définitivement fixée qu’une continuité que nous tentons de maintenir à travers les transformations.

La familiarité révèle ainsi son caractère approximatif. Voir souvent quelqu’un donne une assurance de reconnaissance, mais cette assurance repose sur une sélection de signes, sur des habitudes et sur des souvenirs dont nous ne maîtrisons pas entièrement l’organisation. Les quatorze tableaux rendent cette sélection sensible. Ils proposent une rencontre entre un visage transformé par le travail plastique, une personne qui a continué de changer et un spectateur dont la mémoire possède son propre calendrier. À force de voir un visage, nous croyons le connaître. Il suffit d’en déplacer les formes pour découvrir ce que nous en avons conservé, ce que nous reconstruisons et ce que le temps a déjà modifié.