Concept

Les politiques — Le sujet n’est pas le sujet

Quelques formes suffisent parfois à faire surgir un visage. Ce que l’image ne montre plus, la mémoire tente de le reconstruire.

Les politiques appartiennent à ces personnes que nous croyons connaître sans les avoir jamais rencontrées. Leurs visages accompagnent les journaux, les écrans, les débats et les événements qui scandent la vie collective. Nous les reconnaissons presque instantanément. Pourtant, cette reconnaissance ne repose pas sur une mémorisation exacte du visage. Elle procède de quelques signes, de fragments, d’attitudes et de formes que notre mémoire a conservés et qu’elle réassemble au moment où l’image apparaît. C’est cette mécanique de la reconnaissance et de la remémoration qui constitue le véritable sujet de cette série.

Les personnalités politiques représentées ne sont donc pas choisies pour produire un commentaire partisan ni pour dresser une galerie de portraits au sens traditionnel. Elles sont suffisamment connues pour provoquer chez le regardeur un phénomène de reconnaissance immédiate. Le personnage devient un déclencheur mémoriel. Dans cette logique, le sujet n’est pas le sujet : il constitue un prétexte pictural permettant d’interroger l’efficacité, mais aussi les infidélités de notre mémoire.

Les visages sont volontairement éloignés de la représentation photographique. Ils sont construits sans dégradés et sans formes courbes, à partir de polygones, de lignes droites et d’aplats de couleurs. De grandes zones blanches interrompent parfois la continuité iconographique. Certaines informations disparaissent ; d’autres sont exagérées ou simplifiées. Pourtant, l’image demeure figurative et le personnage peut surgir de cet assemblage incomplet. Le regardeur complète alors ce qui manque. Il ne reconnaît pas seulement ce qu’il voit : il reconnaît ce dont il se souvient.

Cette distance avec la réalité rejoint le principe de L’Éloge de l’approximation. La mémoire n’est pas une photographie conservée intacte dans un espace intérieur. Elle sélectionne, transforme, associe et reconstruit. Le personnage représenté devient ainsi une sorte de souvenir recomposé : il est lui sans être exactement lui. La réalité s’estompe au profit d’une image issue d’une mémoire fragmentaire, parfois vaporeuse ou morcelée. La reconnaissance naît précisément dans cet écart entre ce qui est montré et ce que chacun possède déjà en mémoire.

Le sujet n’est pas le sujet : il sert à déclencher la remémoration.

Le choix de l’outil numérique participe directement de cette démarche. Il ne s’agit pas d’opposer la peinture traditionnelle à l’ordinateur pour déterminer laquelle serait la plus légitime. Pendant de nombreuses années, mon travail d’illustrateur m’a conduit à utiliser des techniques extrêmement matérielles : dessin préparatoire, aérographe, masquage, découpe au scalpel, préparation du papier, photographie, photocopie ou banc de reproduction. Le passage progressif à l’informatique ne fut donc pas un abandon du savoir-faire manuel, mais la continuité d’une recherche de précision.

Avec l’aérographe, il fallait masquer le support, découper chaque forme, projeter la couleur, attendre ou accélérer le séchage, puis recommencer pour la forme suivante. L’arrivée de l’informatique graphique a progressivement permis d’obtenir cette même exigence de netteté tout en ouvrant d’autres possibilités de construction, de correction et de déplacement. L’outil change, mais la recherche demeure : organiser avec précision des formes, des rapports de couleurs et des espaces.

L’outil numérique permet d’obtenir les aplats sans texture, les formes rigoureuses, les limites nettes et les harmonies colorées que réclame cette écriture plastique. Il permet également de modifier précisément la position, la dimension ou la couleur d’une forme sans que l’accident du geste devienne nécessairement partie intégrante de l’œuvre. Dans ce travail, la finition peut presque évoquer celle d’un objet industriel. Je ne suis pas en rupture avec les techniques traditionnelles : pour cette proposition particulière, l’outil numérique s’impose.

Cette position rejoint naturellement l’art conceptuel, dans lequel l’idée et le questionnement peuvent primer sur la démonstration de virtuosité technique. L’histoire de l’art montre que les artistes se sont toujours emparés des outils disponibles pour ouvrir de nouveaux champs d’expression. Le numérique s’inscrit dans cette continuité. Il ne remplace ni le pinceau ni la matière : il devient, lorsque le projet l’exige, l’outil le mieux adapté à l’idée.

Le numérique n’est donc pas ici un raccourci destiné à éviter l’effort matériel. Il constitue une décision plastique. La précision obtenue n’a d’intérêt que parce qu’elle permet de produire, paradoxalement, une représentation volontairement incomplète. La technique est exacte afin que l’image puisse parler de l’approximation.

Le choix des personnalités politiques répond à la même logique. Leur notoriété fournit au regardeur une image préalable suffisamment installée pour que l’expérience fonctionne. Un visage inconnu ne permettrait pas de mesurer la distance entre la représentation proposée et le souvenir. Le politique devient alors un matériau de mémoire. Il pourrait presque être remplacé par n’importe quel autre sujet universellement identifiable : ce qui importe est la possibilité d’engager l’acte de remémoration.

Devant ces portraits, l’observateur se trouve ainsi placé dans une situation proche d’un jeu de reconnaissance. Il élimine, rapproche, compare, hésite puis identifie. Quelques éléments picturaux deviennent les indices nécessaires au retour du visage. Le travail consiste alors à créer la plus grande distance possible avec l’image photographique tout en conservant ce minimum de signes qui permet encore l’identification.

La série parle finalement moins de politique que de perception. Elle interroge ce moment étrange où quelques formes suffisent pour faire surgir une identité. Elle cherche la limite à partir de laquelle un portrait cesse d’être une représentation pour devenir un souvenir. Entre présence et absence, exactitude et approximation, le regardeur reconstruit lui-même la partie manquante de l’image.

La technique est exacte afin que l’image puisse parler de l’approximation.