Concept

Macules — Les taches de naissance

Transformer une souillure hypothétique en portrait, une trace corporelle en abstraction et ce qui aurait pu être rebutant en un objet volontairement simple et beau.

Le mot macule appartient aujourd’hui à un vocabulaire peu usité. Pourtant, chacun connaît son contraire : immaculé, sans tache.

L’expression « Immaculée Conception » entretient d’ailleurs une confusion fréquente. Elle ne désigne pas la conception virginale de Jésus mais la conception de Marie elle-même. Marie est traditionnellement présentée comme la fille d’Anne et de Joachim et, dans la tradition catholique, comme préservée dès sa conception de la tache du péché originel.

C’est par cette opposition entre la macule et l’immaculé que commence la série.

La tache accompagne pourtant l’être humain durant toute son existence. Le corps produit des traces, des empreintes et des souillures. Dès la naissance, le nouveau-né porte sur sa peau le vernix caseosa, auquel peuvent se mêler du sang et d’autres matières liées à l’accouchement.

Enveloppé dans un tissu, il y laisserait nécessairement des marques. Ces traces sont généralement destinées à disparaître. Mais si elles avaient été conservées, elles pourraient devenir des objets de mémoire et, dans certains cas, presque des reliques.

Que seraient aujourd’hui les véritables taches laissées à leur naissance par Victor Hugo, Charles Baudelaire, Gustave Flaubert, René Descartes ou Aristote ?

Elles ont évidemment disparu, si tant est qu’un support ait jamais pu les conserver. Macules part précisément de cette absence.

Il ne s’agit cependant pas d’en proposer une reconstitution réaliste. La souillure biologique est volontairement déplacée vers un registre plastique radicalement différent.

Les traces hypothétiques sont réduites à des formes circulaires simples, colorées, de tailles variables, réparties dans l’espace selon une composition minimaliste. Ce qui aurait pu être accidentel, informe, organique ou repoussant devient volontairement ordonné, précieux et séduisant.

Cette transformation est essentielle.

Une tache véritable sur un drap aurait déjà pu, par son histoire et par son origine, acquérir le statut d’œuvre ou de relique. Ici, l’enjeu est différent : la trace est recréée, simplifiée et esthétisée.

Le corps disparaît totalement au profit d’un ensemble de signes. Il ne reste ni visage, ni silhouette, ni ressemblance ; seulement quelques macules auxquelles le titre attribue une identité.

Ainsi, Les taches de naissance de Gustave Flaubert ne représentent pas Gustave Flaubert. Elles proposent ce qu’auraient pu être les traces laissées par son arrivée au monde.

Le portrait est donc produit sans représentation du personnage. Quelques formes suffisent à convoquer une personne tout entière.

Cette économie formelle contraste volontairement avec un traitement matériel particulièrement soigné. Chaque œuvre mesure 100 × 100 cm.

Le fond est constitué d’une plaque de Dibond noir brillant. Les macules sont des volumes réalisés par impression 3D en ABS. Après impression, un traitement à l’acétone permet d’atténuer les stries caractéristiques du dépôt de matière et d’obtenir une surface plus lisse.

Les volumes acquièrent ainsi une apparence presque industrielle : formes nettes, couleurs saturées, surfaces brillantes et reliefs parfaitement isolés sur le noir.

L’apparente simplicité de la composition est donc trompeuse. Le dispositif est minimal, mais son esthétique est volontairement exacerbée.

Le noir profond du Dibond isole les formes ; les couleurs, le relief et la brillance leur donnent une présence presque précieuse.

La trace supposément sale devient un objet désirable.

Le reflet participe lui aussi directement à l’œuvre. Les surfaces brillantes des macules captent leur environnement et le déforment selon leur courbure. Le support noir brillant réfléchit également la lumière.

L’œuvre se transforme ainsi selon son emplacement, son éclairage et la position de celui qui la regarde. Le spectateur peut finir par apercevoir sa propre présence dans les traces fictives d’un être disparu.

Le regardeur entre alors littéralement dans l’œuvre.

La référence aux Anthropométries d’Yves Klein prend ici tout son sens : le corps peut devenir œuvre non seulement par sa représentation, mais par la trace qu’il laisse.

Dans Macules, cette logique est poussée jusqu’au paradoxe : le corps est absent, la trace originale a disparu et l’artiste invente plastiquement ce qui aurait pu subsister.

Ce qui aurait pu être une souillure devient, par sa reconstruction, un objet d’un esthétisme exacerbé.

Les images utilisées sur ce site et dans le livre Macules ne sont pas des photographies des œuvres physiques. Elles constituent des préfigurations réalisées en image de synthèse 3D.

Elles permettent de visualiser la composition, les volumes, les couleurs, la brillance et l’aspect général de chaque œuvre avant sa réalisation matérielle.

Une nouvelle distance apparaît ainsi entre la trace supposée et ce que nous regardons : une tache corporelle disparue devient d’abord une construction artistique, puis cette construction est à son tour préfigurée par une image numérique.

Macules transforme ainsi une souillure hypothétique en portrait, une trace corporelle en abstraction et quelque chose qui aurait pu être rebutant en un objet volontairement simple et beau.