La mythologie grecque nous a transmis des noms, des récits, des filiations, des pouvoirs, des passions et des conflits. Elle nous a également transmis des images. Pourtant, contrairement à un personnage historique dont nous pourrions conserver le portrait, personne ne sait à quoi ressemblait Zeus, Héra, Nyx, Hypnos, Éris ou l’une quelconque de ces divinités.
Leur apparence est une invention.
Depuis l’Antiquité, chaque époque leur prête des visages. Peintres, sculpteurs, graveurs, illustrateurs et cinéastes ont successivement donné un corps à des êtres qui n’en possèdent aucun que nous puissions connaître. C’est dans cet espace de liberté que s’inscrit Panthéon (im)personnel.
Le projet rassemble 568 divinités personnifiées dans une encyclopédie plastique en quatre tomes. Il ne cherche ni l’exhaustivité savante ni la fidélité archéologique. La mythologie constitue ici un point de départ, non une règle. Les noms sont anciens ; les visages sont nouveaux.
Je ne cherche donc pas à expliquer la mythologie grecque par l’image. Je cherche à lui donner une nouvelle présence.
Chaque divinité devient une proposition plastique. Son histoire, sa fonction, son caractère ou parfois simplement son nom constituent les premiers indices à partir desquels une image peut apparaître. Il ne s’agit pas de dire : « voilà à quoi ressemblait cette divinité », mais plutôt : « voilà comment je peux aujourd’hui l’imaginer ».
Cette distinction est essentielle.
Le travail ne relève pas de l’illustration documentaire mais de la personnification. Une force, une idée, un sentiment, une fonction ou un récit reçoit momentanément un visage. La figure produite n’a aucune prétention à la vérité historique ; elle cherche une cohérence visuelle, symbolique et sensible.
Le deuxième tome pousse davantage cette idée de reformulation. Les dieux ne sont pas considérés comme des figures mortes qu’il faudrait restaurer, mais comme des présences susceptibles d’être re-dessinées, re-pensées et réincarnées par l’image. La mythologie devient alors moins un patrimoine à reproduire qu’un matériau disponible pour une nouvelle imagination.
Au fil des quatre volumes, le projet s’éloigne progressivement de l’idée même d’une encyclopédie traditionnelle. Les divinités cessent d’être seulement les personnages d’un récit ancien. Elles deviennent des hypothèses visuelles, parfois des présences presque indéfinissables. Le troisième volume évoque ainsi un monde contemporain qui n’aurait pas supprimé les dieux mais les aurait déplacés vers les flux, les réseaux, les affects et les interstices de notre époque.
La question se déplace alors :
Pourquoi continuons-nous à inventer des dieux ?
Peut-être parce que nous continuons à avoir besoin de donner un visage à ce qui nous dépasse, à ce que nous craignons, désirons ou ne comprenons pas complètement.
Le quatrième tome conduit cette interrogation jusqu’au dialogue entre le créateur et ses créatures. Après avoir inventé leurs visages, quelque chose s’inverse : ces figures semblent à leur tour nous regarder. Elles deviennent les réponses possibles à des questions qui n’étaient peut-être pas encore formulées au moment de leur création.
Le titre Panthéon (im)personnel porte cette ambiguïté. Ce panthéon est personnel puisque chacune des 568 figures procède de mon propre regard. Mais il est également impersonnel puisque ces dieux ne m’appartiennent pas. Ils traversent depuis plusieurs millénaires des cultures, des textes et des représentations qui les transforment continuellement.
Je ne suis donc qu’un maillon supplémentaire dans cette longue fabrication des apparences.
Ces quatre livres ne proposent pas une mythologie illustrée.
Ils constituent une mythologie réinventée par l’image.
568 noms anciens.
568 présences nouvelles.
Et peut-être 568 manières de constater que, depuis toujours, nous créons les dieux autant qu’ils nous créent.