Les récits mythologiques nous sont parvenus comme un ensemble d’histoires appartenant au passé. To be continued… part d’une proposition inverse : les dieux sont toujours là et leur histoire continue.
Zeus décide d’envoyer les divinités de l’Olympe vivre parmi les hommes pendant cent ans. Chacune doit accomplir dix existences successives de dix années, changer d’identité, de métier, de lieu et d’entourage avant que son absence de vieillissement ne devienne suspecte. Une règle essentielle complète le dispositif : les dieux ne doivent pas se rencontrer. Si leurs regards se croisent, l’un des deux devient mortel.
Zeus devient ainsi comptable sous le nom de Fernand Suze. Asclépios exerce la chirurgie et rejoint l’action humanitaire. Perséphone devient policière en Russie. Métis joue aux échecs professionnellement. Héphaïstos s’installe dans le Bordelais. Chacun expérimente une vie humaine qui prolonge, déplace ou contredit sa propre mythologie.
Mais ces histoires ont une particularité : elles sont volontairement incomplètes.
Chaque récit installe une situation, fait naître un conflit, introduit des personnages, puis s’interrompt au moment où plusieurs développements deviennent possibles. Le « To be continued… » n’annonce donc pas nécessairement une suite déjà écrite. Il laisse cette suite en suspens. Le lecteur peut imaginer ce qui arrivera demain, dans quelques années ou au cours de la décennie suivante.
L’inachèvement devient ainsi une composante de l’œuvre.
Il ne s’agit pas d’une succession de nouvelles fermées, mais d’un univers narratif ouvert, dont les histoires pourraient se ramifier presque indéfiniment. Une situation secondaire peut devenir le point de départ d’un autre récit ; un personnage rencontré quelques pages auparavant peut réapparaître ; une conséquence à peine suggérée peut devenir l’origine d’un nouvel épisode.
Cette écriture est pensée de façon très visuelle et cinématographique. Les scènes, les lieux, les changements de personnages, les dialogues et surtout les interruptions narratives appartiennent davantage à la logique du feuilleton ou de la série télévisuelle qu'à celle du récit littéraire traditionnel.
To be continued… pourrait ainsi devenir une série destinée aux plateformes de diffusion, avec ses épisodes autonomes, ses personnages récurrents, ses histoires secondaires et ses fins ouvertes. Chaque divinité pourrait constituer un épisode ou plusieurs épisodes tandis qu’une intrigue plus vaste traverserait les saisons.
Car derrière toutes ces histoires se développe progressivement un second récit : l’affrontement entre Zeus et Hadès.
Hadès se méfie de son frère depuis toujours. Son royaume des morts n’a cessé de croître et il s’interroge sur les véritables intentions de Zeus lorsqu’il impose aux dieux ce séjour terrestre de cent années. Il commence alors à observer les autres divinités, à identifier leurs rancœurs envers Zeus et à rechercher parmi elles d’éventuels alliés.
Pour cela, Hadès possède un avantage considérable : la Kunée, le casque d’invisibilité fabriqué par les Cyclopes. Celui qui le porte devient invisible. Hadès peut donc se déplacer parmi les dieux, assister à leurs existences humaines et contourner en partie l’interdiction imposée par Zeus. Il rend ainsi clandestinement visite à Perséphone, observe Danaé, approche Épiméthée ou Métis et intervient parfois directement dans le destin des autres personnages.
La Kunée devient alors beaucoup plus qu'un attribut mythologique. Elle constitue un véritable outil scénaristique.
Hadès peut être présent dans une histoire sans que ses protagonistes le sachent. Il peut écouter, observer, provoquer une situation, manipuler un personnage puis disparaître. Le lecteur — ou le spectateur — peut parfois savoir qu’il est là tandis que les personnages l’ignorent. Cette invisibilité permet les complots, les quiproquos, les interventions secrètes et crée une menace permanente.
Derrière l'histoire particulière de chaque dieu se construit donc progressivement une question beaucoup plus vaste :
Que prépare Hadès ?
Et, inversement :
Pourquoi Zeus a-t-il réellement envoyé les dieux sur Terre pendant cent ans ?
Cette double interrogation constitue le fil conducteur de Mythologie Reloaded. Les petites histoires peuvent rester ouvertes parce qu'une histoire beaucoup plus grande continue de se construire en arrière-plan.
La dimension plastique répond au même principe.
Les portraits sont eux aussi incomplets. Ils sont constitués de polygones, d'aplats, de lignes droites et de larges zones blanches. Certaines informations disparaissent mais l'image reste reconnaissable. Le regardeur reconstruit mentalement ce qui manque, comme le lecteur imagine la suite d'un récit interrompu.
Il existe ainsi une correspondance entre la forme des images et la forme des histoires : ni les unes ni les autres ne donnent toutes les informations.
Le regardeur complète l'image.
Le lecteur complète l'histoire.
Cette approximation rejoint ma réflexion sur la mémoire et la connaissance. Nous reconnaissons un visage à partir de quelques signes ; nous reconstruisons un souvenir à partir de fragments ; nous nous contentons parfois de quelques informations trouvées sur Internet pour avoir le sentiment de connaître un sujet. To be continued… utilise cette faculté de reconstruction et la transpose simultanément dans l'image et dans le récit.
Enfin, la mythologie elle-même fonctionne ainsi depuis des millénaires. Elle n'est pas un récit écrit une fois pour toutes. Chaque époque a raconté autrement ses dieux, modifié certains épisodes, ajouté des variantes et réinterprété les personnages.
Mythologie Reloaded ne cherche donc pas à illustrer la mythologie grecque. Elle en propose une continuation possible.
Une continuation nécessairement provisoire.
Car chacune de ces histoires pourrait en engendrer une autre.
Puis une autre.
To be continued…