Concept

Opalkapaletan

Temps, mémoire, durée, finitude et dialogue avec l’œuvre de Roman Opałka.

Le temps nous est familier et pourtant il demeure presque impossible à saisir. Nous pouvons facilement le représenter sous la forme d’une ligne : derrière nous le passé, devant nous l’avenir, et entre les deux ce point instable que nous appelons le présent. Mais cette représentation commode ne correspond que partiellement à notre expérience. Saint Augustin distinguait déjà le présent du passé, le présent du présent et le présent du futur : le passé ne nous est accessible qu’à travers la mémoire qui le ramène dans notre conscience actuelle, tandis que le futur n’existe pour nous qu’à travers l’anticipation, l’imagination ou la crainte que nous en construisons au présent. Notre conscience ne se déplace donc pas réellement dans le temps ; elle déplace le temps en elle. Un souvenir peut surgir, être déplacé de quelques années, rejoindre une autre scène, se recomposer au contact d’une sensation présente. De la même manière, nous pouvons imaginer un avenir proche, puis nous projeter brusquement dix ans plus tard, revenir à demain, repartir vers une hypothèse plus lointaine. Nous manipulons intérieurement une temporalité qui n’a plus la régularité d’une horloge. C’est peut-être là que commence la différence entre le temps mesuré et le temps vécu.

Henri Bergson parlerait de durée : un temps intérieur qui ne se laisse pas découper en unités parfaitement identiques. Une minute d’attente, une minute de plaisir et une minute d’angoisse possèdent objectivement la même durée, mais elles ne sont jamais vécues de la même manière. Le temps physique se compte ; le temps de la conscience se dilate, se contracte, se superpose. Le souvenir lui-même n’est pas une archive immobile. Chaque fois que nous le rappelons, nous le faisons depuis un présent différent. Ce que nous croyons retrouver intact a déjà été déplacé par ce que nous sommes devenus.

C’est dans cette interrogation que s’inscrit mon dialogue avec Roman Opałka. À partir de 1965, celui-ci entreprend de peindre la succession des nombres, poursuivant pendant des décennies une œuvre qui confond progressivement le temps de sa vie et celui de sa peinture. Les nombres s’accumulent, sa voix les prononce, son visage vieillit dans les autoportraits successifs : l’œuvre ne représente plus simplement le temps, elle en devient l’enregistrement. Ce qui m’intéresse dans cette démarche n’est donc pas le nombre en lui-même, mais l’impossibilité du retour. Chaque nombre peint suppose tous ceux qui le précèdent et rend nécessaire celui qui suivra. Il est impossible d’effacer le temps déjà accompli.

Avec Opalkapaletan, il ne s’agit pas de prolonger le protocole d’Opałka ni de tenter d’en reproduire la durée. Mon propre rapport au temps est nécessairement différent. J’ai donc choisi de travailler sur une série limitée d’« instants », en associant le nombre π à mon propre visage. Contrairement à la suite numérique d’Opałka, π possède une particularité troublante : son développement décimal est infini et ne se referme jamais. Il devient pour moi moins une mesure qu’une métaphore. On peut en connaître une partie, jamais l’embrasser tout entier. De même, nous pouvons connaître quelques fragments de notre passé et imaginer quelques fragments de notre avenir, mais jamais contempler notre existence dans sa totalité. Dans les dix premiers Instants, le portrait et le nombre se rencontrent donc comme deux manières d’interroger la temporalité : d’un côté un visage soumis à l’âge, de l’autre une suite numérique potentiellement sans fin. La série met en tension le fini d’une existence et l’infini abstrait du nombre. Les dix œuvres reprennent volontairement une structure proche ; leurs différences se logent dans les contrastes, les transformations du portrait et les titres, comme si chaque tableau constituait une position différente du curseur temporel.

Instant 11 – Le vieillard temps occupe une place particulière. Il ne constitue pas seulement une œuvre supplémentaire : il fonctionne comme l’aboutissement et peut-être comme le commentaire de toute la série. J’y retrouve les trois couleurs qui ont longtemps constitué mon identité visuelle — le noir, le blanc et le rouge — et que je réintroduis ici non plus comme les éléments d’une charte graphique, mais comme les traces d’une histoire personnelle. Le noir devient profondeur, disparition possible, territoire de ce qui n’est plus ou de ce qui n’est pas encore. Le rouge des chiffres appartient à la vie, au sang, à l’énergie, mais aussi à l’alerte et à l’urgence. Le blanc, lorsqu’il apparaît, ouvre un espace où l’image semble pouvoir s’effacer. Ces couleurs que j’avais autrefois choisies pour me représenter professionnellement reviennent des décennies plus tard chargées d’un sens que je ne pouvais évidemment pas leur attribuer à l’époque. Elles constituent elles-mêmes une forme de remémoration.

Le titre Le vieillard temps convoque volontairement l’ancienne personnification du Temps sous les traits d’un vieil homme. Mais ici, aucun vieillard n’a besoin d’être représenté. Il est partout. Il se trouve dans l’accumulation des chiffres, dans leur impossibilité à revenir en arrière, dans mon propre âge au moment où je réalise l’œuvre et dans la distance qui sépare celui que j’étais lorsque j’utilisais pour la première fois ces trois couleurs de celui qui les emploie aujourd’hui. Le vieillard temps pourrait donc être moins un personnage que le regardeur invisible de l’œuvre. Il n’est plus devant nous avec sa faux ou son sablier : il est ce qui a rendu cette œuvre possible.

La présence de π renforce encore ce paradoxe. Les chiffres pourraient théoriquement continuer sans fin alors que celui qui les inscrit ne le peut pas. La suite numérique ignore la vieillesse, la fatigue et la mort. L’être humain, lui, sait que son temps possède une limite sans savoir où elle se trouve. Instant 11 confronte ainsi deux temporalités incompatibles : l’infini potentiel du nombre et la finitude de celui qui le regarde. Plus les chiffres pourraient continuer, plus ils rendent sensible le fait que nous ne les accompagnerons jamais jusqu’au bout.

Le temps devient alors moins ce qui passe devant nous que ce qui nous traverse. Nous croyons parfois le regarder s’écouler alors que c’est nous qui changeons. Une horloge ne vieillit pas lorsqu’elle mesure vingt années ; celui qui la consulte, oui. C’est peut-être également ce qui distingue cette œuvre de ses dix prédécesseurs : Instant 11 ne cherche plus seulement à situer un visage dans le temps. Il prend acte du fait que le regard porté sur le temps a lui-même vieilli.

La série devient ainsi une expérience de la remémoration autant qu’une réflexion sur la durée. Nous pouvons déplacer mentalement le curseur vers notre passé, revenir à une scène, l’abandonner pour une autre, puis nous projeter dans un avenir qui n’existe encore que sous forme d’hypothèse. Mais derrière cette liberté extraordinaire de la conscience demeure une réalité irréductible : dans le temps physique, nous ne nous déplaçons que dans une direction. La mémoire permet de revenir ; le temps, jamais.

Et c’est peut-être là que réside finalement le vieillard temps : dans cette contradiction entre l’extraordinaire mobilité de notre conscience et l’irréversibilité absolue de notre existence.