Télématin
Journalistes et intervenants médias — Les médias racontent l’actualité. La mémoire, elle, décide de ce qui en restera.
Le réveil sonne. Il est sept heures du matin et nous sommes au début des années soixante-dix. Dans la cuisine, mon père accomplit chaque jour à peu près les mêmes gestes. Une vieille cafetière octogonale en aluminium commence à manifester bruyamment sa présence. Pendant qu’il attend le café, il prend une biscotte, racle avec précaution un beurre toujours trop dur et dispose les copeaux à sa surface. Parfois la biscotte se fendille et cette trahison de la matière provoque chez lui une désapprobation immédiate. Il ajoute ensuite la marmelade et répare tant bien que mal l’accident. Sur la table, un poste de radio raconte la France heure par heure. Mon père écoute les informations avec attention et n’hésite jamais à manifester son désaccord avec les journalistes par quelques commentaires ou borborygmes dont lui seul maîtrise véritablement la syntaxe.
En face, je suis beaucoup moins concerné par la marche du monde. Les yeux encore perdus dans le brouillard du sommeil, je m’occupe surtout de Banania, de lait chaud et de deux morceaux de sucre. Pourtant, quelque chose se met déjà en place sans que je puisse évidemment en avoir conscience. L’information entre dans la maison. Elle se mélange au bruit de la cafetière, à l’odeur du café, au beurre trop froid, aux gestes de mon père et à cette lumière particulière des débuts de journée. Le journaliste ne se contente plus de transmettre une nouvelle. Sa voix participe à une situation.
Les années passent. Je quitte le domicile familial pour un studio d’étudiant. Le réveil mécanique devient électronique, la cafetière également, et la radio cède une partie de son territoire à un petit téléviseur noir et blanc. Pour ne pas me sentir seul, j’allume la télévision. Télématin finit par accompagner le petit déjeuner. Les chroniques se succèdent dans un ordre suffisamment stable pour installer un rituel tandis que leur contenu change chaque jour. Le dispositif est assez étrange : la forme rassure précisément parce que l’information qu’elle contient ne cesse de se renouveler.
Cette répétition a duré des années. Les études, le travail, les histoires familiales, les joies, les séparations et les changements d’existence se sont succédé tandis que, le matin, des femmes et des hommes continuaient de parler depuis un écran. Certains ont vieilli en même temps que moi. D’autres ont disparu. Quelques-uns ont changé de chaîne, d’émission ou simplement quitté le paysage audiovisuel. Ils m’ont informé, parfois amusé, quelquefois agacé. Ils m’ont également fait découvrir des personnes, des lieux, des livres, des films, des phénomènes ou des histoires dont j’ignorais jusque-là l’existence.
Nous connaissons ainsi une quantité étonnante de personnes que nous n’avons jamais rencontrées.
Elles entrent chez nous sans frapper.
Elles parlent pendant que nous prenons notre café, repassons une chemise, cherchons nos clefs ou terminons de nous habiller. Elles peuvent être présentes pendant des années dans l’espace le plus intime de notre quotidien sans jamais savoir que nous existons. Cette familiarité à sens unique constitue probablement l’une des situations les plus singulières produites par les médias.
Nous finissons par reconnaître une voix avant même de regarder l’écran. Nous identifions une silhouette, une coiffure, une manière de sourire ou une intonation. Nous avons parfois l’impression de connaître une personne alors que nous ne connaissons que sa représentation médiatique. L’individu réel demeure presque entièrement inaccessible, mais son image publique devient suffisamment familière pour entrer dans notre mémoire personnelle.
C’est cette contradiction qui m’intéresse dans la série Journalistes et intervenants médias.
Elle ne constitue ni un palmarès ni une collection de célébrités. Elle ne cherche pas davantage à porter un jugement sur les opinions exprimées par ceux qui y figurent. Le journaliste, le chroniqueur, l’éditorialiste ou l’intervenant médiatique m’intéresse d’abord comme figure mémorielle. Sa répétition transforme progressivement un visage étranger en visage familier.
La télévision possède d’ailleurs un fonctionnement paradoxal. Elle produit chaque jour une quantité considérable d’informations dont l’immense majorité disparaîtra très rapidement. Une actualité chasse la précédente. Une déclaration remplace celle de la veille. Un événement qui paraissait essentiel le lundi peut devenir presque invisible le vendredi. Pourtant, au milieu de cette extraordinaire machine à oublier, certains visages demeurent.
Je serais aujourd’hui incapable de restituer la plupart des chroniques entendues au cours de plusieurs décennies. J’en conserve quelques anecdotes éparses dans une immense béance de souvenirs oubliés. Mais je reconnais encore ceux qui les racontaient. Cette disproportion est fascinante : le contenu s’efface tandis que celui qui l’a transmis peut rester.
La mémoire effectue donc son propre montage.
Elle élimine.
Elle sélectionne.
Elle associe.
Elle transforme plusieurs milliers d’heures de télévision en quelques images, quelques visages, quelques phrases et parfois une émotion dont il devient impossible de retrouver précisément l’origine.
Le journaliste appartient alors à notre histoire sans avoir jamais véritablement participé à notre vie.
Il suffit parfois de revoir son visage des années plus tard pour qu’une époque entière revienne avec lui. La cuisine, le logement, le travail que l’on exerçait à ce moment-là, la personne qui partageait notre existence, peut-être même la tasse dans laquelle nous buvions notre café. Le visage devient un déclencheur. Comme une odeur ou une musique, il peut ouvrir brutalement une porte vers une période que l’on croyait oubliée. Le livre revient d’ailleurs à plusieurs reprises sur ce fonctionnement de la remémoration, où un son, une odeur ou une image peut faire ressurgir un souvenir très ancien.
Les portraits de cette série fonctionnent selon le même principe. Ils ne donnent pas toutes les informations. Certaines parties du visage disparaissent, d’autres demeurent. Les trous, les interruptions et les simplifications obligent le regard à chercher dans sa propre mémoire les éléments nécessaires à la reconnaissance. L’image n’est donc pas seulement regardée : elle est reconstruite.
La question devient alors assez simple : combien d’informations sont réellement nécessaires pour reconnaître quelqu’un que nous avons vu des centaines de fois ?
Probablement très peu.
Un regard.
Une forme générale.
Une position.
Quelques rapports de couleurs.
La mémoire fait le reste.
C’est ici que la série rejoint L’Éloge de l’approximation. Le manque ne constitue pas une déficience de l’image. Il devient l’espace laissé au regardeur. Celui-ci compare la proposition qui lui est offerte avec une représentation déjà stockée quelque part dans sa mémoire. La ressemblance n’est plus contenue uniquement dans le portrait : elle se construit dans la confrontation entre ce qui est montré et ce qui est remémoré.
Mais les médias introduisent une difficulté supplémentaire. Ils ne se contentent pas de nous montrer le monde. Ils participent nécessairement à la construction de la perception que nous en avons. Toute information passe par une voix, un vocabulaire, un cadrage, une hiérarchie et une durée. Deux personnes peuvent recevoir la même information et en conserver des perceptions différentes parce que leur expérience, leur humeur, leur culture et leur mémoire ne sont jamais identiques. La perception n’est donc pas une réception neutre : elle est déjà une interprétation.
Il existe quelque chose d’assez amusant dans cette situation. Mon père pouvait pester contre le journaliste depuis sa cuisine sans que celui-ci en soit le moins du monde affecté. Plusieurs décennies plus tard, les écrans se sont multipliés et la réaction est devenue presque instantanée. Nous commentons, partageons, approuvons, contestons. Le borborygme paternel a trouvé un clavier.
Mais le mécanisme profond demeure.
Une personne parle.
Une autre écoute.
Entre les deux s’installe une perception.
Puis le temps passe.
Les informations disparaissent.
Quelques visages restent.
Cette série leur est consacrée non parce qu’ils auraient nécessairement dit quelque chose d’inoubliable, mais peut-être précisément pour la raison inverse : alors que nous avons oublié presque tout ce qu’ils nous ont dit, nous nous souvenons encore d’eux.
Et finalement, lorsque je regarde certains de ces portraits, je ne suis jamais très loin de cette vieille cuisine, d’une cafetière en aluminium, d’une biscotte dangereusement fragile et de mon père qui proteste déjà contre les informations du matin.
Les médias racontent l’actualité. La mémoire, elle, décide de ce qui en restera.