Opalkapaletan

Le temps est une chose étrange : tout le monde croit le connaître, personne ne parvient réellement à l’expliquer. Étienne Klein le rappelle avec élégance : le temps est à la fois évident et insaisissable. On peut le dessiner mentalement comme une ligne droite, bien sage, bien horizontale, avec le présent planté au milieu, le passé à gauche et le futur à droite. Une représentation rassurante, presque scolaire, mais déjà insuffisante.

Saint Augustin avait flairé le piège bien avant nous. Pour lui, le temps n’existe qu’au présent : le présent du passé, le présent du présent et le présent du futur. Les souvenirs ne sont jamais que des objets remontés à la surface du maintenant. Le passé n’est pas derrière nous : il est convoqué, recyclé, réactualisé. Le futur, lui, s’invite sous forme d’attente, d’anticipation, parfois d’angoisse. Le temps devient alors un jeu de glissements internes, une matière mentale instable.

On dit que le temps s’arrête quand rien ne change. On dit aussi qu’il passe même lorsque rien ne se produit. Aristote, plus pragmatique, en faisait une mesure du mouvement. Pas de changement, pas de temps mesurable. Pourtant, l’ennui prouve l’inverse : lorsque rien ne se passe, le temps devient lourd, épais, presque visible.

Dans les arts plastiques, la tentation est grande de représenter le temps à l’aide de symboles évidents : montres, horloges, sabliers, spirales, diagrammes. Des icônes pratiques, mais souvent bavardes. Le temps n’aime pas être illustré ; il préfère être éprouvé.

Dans l’exposition L’esthétique du stigmate : la réception artistique, je présente des photographies réalisées au début des années 2000. Grâce à l’intelligence artificielle, ces images, initialement modestes en résolution, ont été étirées, amplifiées, presque réanimées. Elles atteignent désormais une définition suffisante pour être imprimées en grand format. Le sujet n’est pas l’objet photographié, encore moins son histoire utilitaire. Ce qui m’intéresse, ce sont ses altérations : les traces, les blessures, les fatigues de la matière. Le temps y devient visible non pas comme narration, mais comme cicatrice.

Roman Opalka — ou plutôt Opalka tout court — a fait du temps une entreprise radicale. Inscrire l’irréversible. Compter sans retour possible. Peindre des nombres, les dire à voix haute, se photographier inlassablement dans la même posture. Vieillir méthodiquement. À mesure que les années passent, le noir se dilue dans le blanc, jusqu’à disparaître. Le temps finit par se confondre avec la toile elle-même. Le blanc n’est plus absence, il devient conquête : un blanc mérité.

Quarante-trois ans pour une œuvre, c’est long. Trop long pour moi. Alors j’ai triché — élégamment. Dans Opalkapaletan, j’ai compressé le temps. Dix toiles seulement. Dix instants. J’ai mêlé mon portrait au nombre π, ce chiffre infini que l’on ne termine jamais, mais que l’on découpe pour pouvoir le regarder. La même séquence revient, non par paresse, mais par nécessité visuelle. Le portrait, lui, glisse dans le temps grâce à l’intelligence artificielle : passé reconstruit, futur spéculatif.

Les toiles se ressemblent presque trop. Elles se distinguent par des variations minimes, des contrastes discrets, des titres qui font office de repères temporels. Instant 1. Instant 10. Comme si le temps acceptait enfin d’être rangé, numéroté, cadré — provisoirement.

Puis vient un débordement. Un excès assumé. Le blanc, le noir, le rouge #E30613 — mes couleurs, mon système — s’exaltent dans un dernier tableau : Instant 11 – le vieillard temps. Une satisfaction purement personnelle. Une pause narcissique peut-être. Un clin d’œil à l’usure.

Il ne s’agit pas de plagiat. Il s’agit d’un geste de reconnaissance. D’un hommage oblique. Une manière poétique, imparfaite et volontairement limitée d’aborder le temps : non pas pour le comprendre, mais pour lui laisser une trace.