Télématin

Les chroniqueurs de Télématin

Dysmnésie

L’ensemble de mes propositions plastiques s’articule autour des troubles de la mémoire. Non pas la disparition totale, radicale, clinique, mais ces altérations diffuses que l’on pourrait regrouper sous un terme simple et presque élégant : dysmnésie. Une mémoire qui fonctionne, mais mal. Une mémoire qui fuit.
Mon leitmotiv pourrait alors se formuler ainsi :
« Je me souviens, donc je suis. »
Et, par extension, lorsque le souvenir vacille, l’êtreté se fragilise.

Une mémoire passoire

Ce qui m’intéresse n’est pas l’amnésie absolue, mais les manques. Ces trous discrets, presque anodins, qui s’invitent dans nos pensées et modifient imperceptiblement la perception de nos vies. Les souvenirs deviennent alors partiels, troués, incomplets. Ils persistent, mais sous une forme dégradée.

C’est pourquoi les portraits que je propose sont volontairement d’une grande netteté formelle, tout en étant amputés de certains éléments iconographiques essentiels. Le regardeur est contraint de combler les vides. Par la mémoire, par l’imaginaire, par la projection personnelle. J’emploie souvent l’expression de « mémoire vaporeuse » pour désigner ces zones floues d’un souvenir enfoui, dont ne subsistent que quelques fragments saillants.

Vidéogramme récapitulatif des œuvres : https://youtu.be/Lj58ibIMncA

Betacam

Les images télévisuelles enregistrées au format Betacam — technologie professionnelle antérieure au numérique — relèvent par nature de l’analogique. Malgré les précautions de conservation, le temps agit. L’image se détériore, se dissout, se trouble. Ce constat est connu. Mais ce qui m’importe ici, ce n’est pas la perte de qualité en soi, c’est l’analogie.

Car cette dégradation produit des images aux contours vaporeux, étrangement proches de nos souvenirs défaillants. Parfois, les protagonistes demeurent reconnaissables. Parfois, la dispersion de l’oxyde ferrique de la bande magnétique rend la scène presque abstraite. L’image bascule alors dans une zone intermédiaire : ni totalement lisible, ni totalement perdue.

Rien ne vaut une image qu’un long discours

Trois états coexistent :
l’image nette,
l’image altérée,
et la proposition plastique à recomposer.

Ma recherche se situe précisément là : dans l’entre-deux. Il ne s’agit pas de représenter la perte totale de mémoire — comme dans certaines pathologies neurodégénératives — mais de travailler sur les lacunes, les absences partielles. Mes propositions sont volontairement ludiques. Le jeu consiste à imaginer ce qui manque.

Photographie d'un jeune homme

Dylan Bouresse

La simulation de la conservation d'une image dont la prise de vue à été réalisé en vidéo Betacam il y a 30 ans.

Simulation de la conservation d’une image vidéo Betacam de 30 ans d’age.

Peinture numérique de Dylan Bouresse

Portrait de Dylan Bouresse à la manière de l’éloge de l’approximation

L’INA

L’Institut National de l’Audiovisuel conserve des millions d’heures d’images, d’émissions, de fragments de vies médiatiques. Les qualités iconographiques y sont extrêmement variables, mais toutes portent en elles une même fragilité : celle du temps qui passe et qui altère.

Télématin

Comme beaucoup de personnes de ma génération, je me suis construit avec la télévision. Certaines émissions m’ont distrait, d’autres m’ont instruit. J’ai retenu Télématin, diffusée sur France 2 depuis le 10 janvier 1985. Environ trente-cinq ans de rendez-vous matinaux. Quotidiens. Répétitifs. Banals, en apparence.

Journalistes, chroniqueurs, visages familiers : tous ont pris place dans ma mémoire. Ils m’ont informé, amusé, parfois surpris. Ils m’ont ouvert des mondes dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Tout cela se déroulait à l’heure du petit déjeuner, dans une attention flottante, variable, intermittente. Une écoute fragmentée. Une mémoire imparfaite.

À chacun sa contribution

Aujourd’hui, j’ai souhaité leur rendre hommage. Non pas par la fidélité photographique, mais par une réinterprétation. Une traduction graphique. Mon écriture plastique agit ici comme un filtre mémoriel.

Ces figures médiatiques font partie de la vie de nombreux Français. Comme toute personne exposée, elles participent, modestement mais durablement, à la construction d’un imaginaire collectif.
Toutes proportions gardées, elles ont posé leur pierre sur l’édifice fragile de notre mémoire commune.