L'abécédaire de l’instant du mourir
Par sérendipité — cette forme d’intelligence latérale qui permet de comprendre autrement ce que l’on croyait acquis — j’ai longtemps buté sur une formule devenue presque proverbiale : la mort fait partie de la vie. Cette assertion, répétée comme une évidence consolatrice, me paraît relever d’un glissement sémantique. Non que la mort soit niable, mais parce qu’elle est trop souvent confondue avec ce qui, en réalité, n’en constitue qu’un fragment : le mourir.
Il me semble plus juste de distinguer trois régimes du temps : un avant la naissance, la vie elle-même, et ce que l’on nomme, faute de mieux, l’après-vie. Entre la vie et la mort s’insère pourtant un intervalle singulier, instable, irréductible à une simple chronologie : l’instant du mourir. Il ne s’agit pas d’un point mathématique, mais d’une durée subjective, variable, parfois dilatée, parfois fulgurante, durant laquelle la mort cesse d’être abstraite pour devenir pensable, presque perceptible.
Cet instant ne relève ni du biologique pur ni du symbolique seul. Il est un temps de conscience, un temps où l’existence se regarde elle-même en train de se refermer. Un temps sans retour, où le futur cesse d’être un horizon et devient un compte à rebours intérieur. Chacun traverse cet instant à sa manière ; il n’a ni forme universelle ni durée normative. Il constitue pourtant un seuil commun : celui où le vivant fait l’expérience anticipée de sa propre fin.
C’est à partir de cette zone liminale que s’est construite cette série de toiles.
Dans le champ de la perception, tel que l’a formulé Maurice Merleau-Ponty, le corps n’est pas un simple support de l’expérience : il en est la condition même. Percevoir, c’est déjà être engagé, situé, affecté. La vision n’est jamais neutre ; elle est traversée par l’ensemble des sens, par la mémoire, par l’environnement. L’œuvre plastique, exposée dans un musée, ne se donne jamais seule. Elle est indissociable des bruits ambiants, des présences voisines, de la lumière artificielle ou naturelle, des températures dissonantes, des corps étrangers qui viennent perturber la contemplation idéale.
Ainsi, toute expérience esthétique est une expérience altérée — non pas appauvrie, mais contaminée par le réel. Le regard ne peut se retrancher dans une pureté théorique. Il est toujours compromis, incarné, situé dans une épaisseur du monde.
C’est dans cette tension que s’inscrit mon travail pictural. Chaque toile tente d’enfermer simultanément le figuratif et le non-figuratif, jusqu’à leur quasi-effacement. La composition frôle le monochrome. Dans la zone du nombre d’or apparaissent des yeux, parfois accompagnés de sourcils. Rien de plus. Aucun corps. Aucune bouche. Aucun organe de communication directe. Les figures sont privées de souffle, de parole, d’écoute, comme suspendues dans une économie minimale de l’être.
Et pourtant, derrière ces yeux, persiste une êtreté. Une conscience supposée. Une capacité de réflexion et de ressenti que le regardeur ne peut ni confirmer ni infirmer. La perception de ces figures est volontairement lacunaire, approximative, mais elle n’est pas vide. Elle appelle une projection, une reconnaissance fragile, un effort mnésique. Chaque regard devient une tentative de contact avec une intériorité invisible.
Chaque tableau est accompagné d’un récit. Non pour illustrer l’image, mais pour lui adjoindre une épaisseur existentielle. Ces textes abordent tous une même période : celle de l’instant du mourir. Non pas la mort comme événement terminal, mais le mourir comme processus conscient, comme temps de bascule où l’existence se replie sur elle-même, où le déni se fissure, où la pensée se réorganise face à l’irréversibilité.
Ces récits n’ont pas pour vocation de documenter, encore moins de convaincre. Ils produisent du souvenir — parfois fictif, parfois reconnaissable — et constituent une matière mentale destinée à accompagner la perception des œuvres. Ils forment un réservoir d’expériences possibles, une cartographie sensible de ce moment où la vie se sait finie sans être encore achevée.
Afin de contenir ce projet, qui pourrait s’étendre indéfiniment, chaque toile est associée à une pathologie. Non dans une logique clinique, mais comme principe classificatoire. Le livre qui accompagne cette série adopte ainsi la forme d’un abécédaire de l’instant du mourir. Une tentative de nommer, d’ordonner, de circonscrire ce qui, par nature, échappe à toute maîtrise.
Cette œuvre ne propose ni consolation ni réponse. Elle se tient dans cet entre-deux instable, là où la perception vacille, où la cognition ralentit, où l’image cesse d’être une certitude pour devenir une expérience du seuil.
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