Mythologie Reloaded : to be continued

Le choix peut sembler singulier, presque suspect : écrire des histoires sans fin, sans continuité apparente, sans la politesse rassurante d’une conclusion. Pourtant, ce choix est parfaitement délibéré. Il relève d’une perception plus fine, plus oblique, presque sensorielle. Ces récits ne racontent pas, ils annoncent. Ils fonctionnent comme des bandes-annonces : quelques images, une tension esquissée, une promesse suspendue. Juste assez pour donner envie de revenir. Ici, les textes accompagnent la production plastique de Pierre Tomy Le Boucher comme des synonymes instables des tableaux, des équivalents verbaux, des reflets narratifs. Ils ne décrivent pas l’œuvre, ils la frôlent. (Voir menu « les concepts », entrée « livre ».)

Ce choix du fragment, du non-achevé, s’apparente au fonctionnement même de nos sens. L’odorat, par exemple : le fumet d’un plat dont la promesse suffit à combler l’imaginaire. Il se peut même que ce plat ne vous soit pas destiné. Peu importe. L’odeur a déjà fait son œuvre. De la même manière, le parfum d’une femme aperçue à quelques mètres : une silhouette parfaite, un sourire esquissé, puis… rien. L’absence devient plus intense que la présence.

Le goût offre un exemple encore plus radical : le chewing-gum. Faux aliment par excellence. Il possède la saveur, la texture, l’illusion de la substance, mais refuse obstinément d’être avalé. Le goût s’estompe, l’objet est rejeté, et pourtant l’expérience a eu lieu. Il existe ainsi une multitude de situations où le « non fini » devient non seulement acceptable, mais désirable. Une promesse excitante, suffisante en elle-même.

Dans cet ouvrage, le lecteur découvre des œuvres sur toile. Elles ne cherchent pas à illustrer les scènes fondatrices d’Homère ou d’Hésiode. Il s’agirait plutôt d’une suite officieuse, à la manière d’une série américaine, où la mythologie grecque aurait survécu à elle-même. Chaque épisode met en scène les grands dieux de l’Olympe, déplacés, réactivés, légèrement désaxés.

Un fil narratif traverse ces fragments : une discorde soigneusement entretenue entre Zeus et Hadès. Le dieu des Tartares nourrit l’ambition de renverser l’ordre établi, de prendre la place du chef de l’Olympe en contournant ses propres règles. Rien n’est résolu. Tout est mis en tension. L’intrigue avance, s’interrompt, reprend ailleurs.

Ces histoires volontairement inachevées ne produisent pas de frustration. Elles génèrent un état plus subtil : la curiosité. Celle que l’on éprouve lorsque l’épisode s’interrompt au moment précis où tout bascule. L’image s’éteint, le générique apparaît, et le spectateur reste là, mentalement actif, déjà en train d’imaginer la suite.

Et, presque par jeu, presque par désinvolture — il serait sans doute honnête d’ajouter que cet ensemble pourrait attirer l’attention d’un producteur. Après tout, les dieux sont immortels, les conflits éternels, et le format est déjà là. Il ne manquerait plus qu’une caméra… ou un peu plus de temps.