Peoples - Les intelligents

Ils sont un peu plus rapides. Un peu plus précis. Un peu mieux réglés que la moyenne. Leur pensée semble circuler sans frottement, comme si les concepts glissaient naturellement vers leur forme la plus juste. Là où nous hésitons, tâtonnons, recommençons, ils découpent le réel avec une élégance chirurgicale. Ils extraient l’essentiel, distillent la quintessence, formulent ce que d’autres pressentaient confusément sans jamais parvenir à le dire.

La société adore ces figures. Elle les expose, les convoque, les invite à parler au nom du monde. Intellectuels médiatiques, penseurs rapides, visionnaires efficaces. Ils deviennent des points de repère, parfois des oracles, souvent des raccourcis. En quelques phrases, ils produisent ce que d’autres mettent une vie à approcher : une compréhension partielle, fragile, mais lumineuse. Ils ne savent pas forcément plus de choses ; ils savent mieux les organiser.

Face à eux, nous faisons ce que nous pouvons. Pour la majorité d’entre nous, l’intelligence est une lente sédimentation. Elle se construit par couches successives, par erreurs, par reprises, par doutes. Il nous faut des années pour frôler ce qu’ils saisissent presque instinctivement. Nous avançons par effleurements là où ils progressent par évidences. Cette asymétrie produit une forme de fascination mêlée d’envie. Une jalousie douce, rarement avouée, mais profondément humaine.

Et puis il faut être honnête : l’envie ne s’arrête pas là. Elle déborde. Elle s’étend aux jeunes, aux beaux, aux riches, aux charismatiques. À tous ceux pour qui le monde semble plus accueillant, plus souple, mieux disposé. L’intelligence n’est jamais seule ; elle s’adosse souvent à une présence, à une voix, à une posture. Le génie mal incarné passe inaperçu. Le génie bien porté devient une figure.

Ces êtres un peu au-dessus du lot finissent par ressembler à des demi-dieux contemporains. Pas ceux de l’Olympe, non : des divinités fonctionnelles, efficaces, souvent étonnamment modestes. Ils œuvrent dans tous les domaines — sciences, arts, technologies, philosophie, économie — et participent à une étrange alchimie moderne. Leur nouvelle monnaie d’échange porte des noms rassurants : « bien-être », « performance », « optimisation », parfois « souffrance » aussi, car toute avancée a son revers.

Ils pensent pour nous, parfois à notre place. Ils simplifient le monde, ce qui est à la fois un cadeau et un danger. Car à force d’admirer ceux qui comprennent vite, nous risquons d’oublier la valeur de ceux qui comprennent lentement. Pourtant, la lenteur est aussi une forme de résistance. Une manière d’habiter le monde sans le réduire.

Alors oui, admiration. Oui, envie. Oui, un soupçon de jalousie. Mais aussi reconnaissance. Car sans eux, notre êtreté serait sans doute plus rugueuse, plus opaque.

Merci à vous, les intelligents.
Et laissez-nous, de temps en temps, le droit de vous regarder de loin, un peu éblouis, un peu frustrés… mais toujours profondément humains.